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Revenus, éducation, santé, genre, climat : une radiographie des inégalités mondiales après le Covid-19

Le nouveau rapport du Laboratoire sur les inégalités mondiales, publié mardi, dévoile les disparités de revenu et de richesse depuis le XIXe siècle, mais aussi des écarts de revenu femmes-hommes et des émissions carbone selon les classes sociales.

Par Marie Charrel

C’est sans doute le plus grand défi des décennies à venir : comment concilier transition écologique et justice sociale ? Le mouvement français des « gilets jaunes », déclenché en novembre 2018 par une hausse de la taxe carbone, a souligné la sensibilité extrême de nos sociétés sur le sujet. Car celles-ci sont fragilisées par de multiples inégalités, monétaires, éducatives ou encore dans l’accès au soin, comme l’a brutalement rappelé la pandémie de Covid-19.

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Le nouveau rapport, publié mardi 7 décembre par le Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality Lab, WIL), piloté par les économistes Lucas Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, apporte un nouvel éclairage sur ces questions, révélant en outre que la crise liée au Covid-19 a exacerbé un peu plus encore la captation des richesses mondiales par les plus fortunés.

« Leur degré n’est pas déterminé par la géographie ou les niveaux de développement. Il est fondamentalement le résultat des choix politiques », expliquent les auteurs du rapport

Fruit du travail d’une centaine d’économistes de tous les continents, il présente l’étude la plus fouillée à ce jour dans plus de cent pays, bâtie à partir de multiples sources, dont les données issues des comptabilités nationales et les données fiscales. Il complète le premier rapport publié en 2017, dans le sillage du best-seller de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, paru en 2013.

En dépit de la difficulté à rassembler des statistiques, notamment dans les pays émergents, les chercheurs du WIL ont constitué une solide base de données sur les inégalités mondiales (WID. world) en vue de comparer les situations hétérogènes des différents continents. Leur nouveau rapport fournit une radiographie historique permettant de saisir les disparités en termes de revenu comme de patrimoine depuis 1820, ainsi que des mesures inédites des inégalités de genre et celles liées aux émissions carbone.

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Si les excès de la mondialisation financière expliquent en partie le creusement des écarts observés ces dernières décennies, les auteurs insistent sur un point : les inégalités ne sont pas une fatalité. « Leur degré n’est pas déterminé par la géographie ou les niveaux de développement », expliquent-ils. « Il est fondamentalement le résultat des choix politiques. » C’est-à-dire des arbitrages pris en matière de fiscalité et de politiques publiques, que la transition écologique impose aujourd’hui de revoir.

  • Les inégalités culminent à des niveaux historiquement élevés au sein des pays

En moyenne, les 10 % des adultes les plus riches de la planète captent 52 % des revenus mondiaux, lorsque les 50 % des plus pauvres s’en partagent 8,5 %. « En termes absolus, ce niveau a peu changé depuis le début du XXe siècle », au moment de l’apogée de l’impérialisme occidental, souligne le rapport.Les inégalités héritées de l’organisation très inégale de la production à la fin XIXe siècle imprègnent encore nos sociétés.

L’économie mondiale s’est néanmoins profondément transformée au cours de cette période, sous l’effet de tendances parfois contradictoires. La forte hausse des inégalités observées entre 1820 et 1910 s’est atténuée dans les économies avancées jusque dans les années 1980, grâce à la construction des Etats-providence. Des avancées ensuite érodées par la dérégulation des décennies suivantes. Dans la foulée, le rattrapage des pays émergents, puis le tassement de la croissance des nations occidentales depuis la crise financière de 2008 ont contribué à limiter les écarts entre pays, si bien que la part des revenus détenus par les 50 % les plus pauvres dans le monde a remonté de 5 % à 8,5 % ces quarante dernières années.

Résultat : si, depuis trente ans, les disparités entre nations ont baissé, celles au sein même des pays se sont creusées presque partout. Aujourd’hui, elles expliquent l’essentiel de l’évolution mondiale des inégalités.

  • Le modèle social européen est plus protecteur que celui des Etats-Unis

C’est l’un des traits saillants du rapport : l’Europe est la région la moins inégalitaire du monde, même si d’importantes nuances subsistent entre les Etats membres. « C’est la seule zone où la classe moyenne touche une part des revenus plus élevée que celle des 10 % les plus aisés », expliquent les auteurs, à savoir 45 % contre 36 % pour les plus riches. Aux Etats-Unis, la proportion est de 41 % contre 46 %.

Alors que, au début du XXe siècle, la société américaine était plus égalitaire que celle de l’Europe de l’Ouest, la dérégulation et les baisses d’impôt engagées sous Ronald Reagan y ont fait croître les inégalités. A l’inverse, le modèle européen bâti à l’après-guerre, fait de services publics égalitaires et d’une fiscalité plus progressive – même si celle-ci s’est nettement érodée depuis trente ans –, a protégé plus efficacement les classes moyennes.

  • Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont les plus inégalitaires

A l’opposé de l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (rassemblés sous l’acronyme « MENA » dans le rapport) détiennent la triste palme des régions les plus inégalitaires au monde. Les 10 % des plus riches y captent en effet 58 % des revenus, soit plus qu’en Amérique latine (55 %) et qu’en Asie de l’Est (43 %). « Cela tient à la présence de sociétés duales, où une élite économique et politique très aisée jouit des niveaux de prospérité proches de ceux des pays à haut revenu, vivant à côté d’individus en situation d’extrême pauvreté », détaille le rapport.

En Chine, l’établissement du régime communiste en 1949 s’est traduit à la fois par une chute des revenus et une baisse des inégalités. Ces dernières ont explosé après l’ouverture de 1978, mais se sont stabilisées depuis 2005 : les 10 % les plus riches captent 42 % des revenus, contre 14,5 % pour la moitié des plus pauvres.

  • Les disparités de patrimoine sont plus fortes que celles de revenu

Les inégalités ne concernent pas seulement les revenus : elles sont plus élevées encore en matière de patrimoine (immobilier, dépôts bancaires, actifs financiers détenus par les ménages comme les actions…). Et elles ne cessent de se creuser depuis les années 1990.

Aujourd’hui, la moitié la plus pauvre de la population mondiale ne possède que 2 % de la richesse des ménages, c’est-à-dire presque rien (2 900 euros en moyenne par adulte, en parité de pouvoir d’achat), tandis que les 10 % les plus aisés en détiennent plus de 76 % (soit 550 900 euros en moyenne par adulte). Entre les deux, la classe moyenne détient 22 % de richesse, soit 40 900 euros en moyenne par adulte.

En Russie, la transition vers le capitalisme a accentué les écarts : le 1 % le plus aisé détient aujourd’hui plus de 40 % de la richesse des ménages

Ces disparités sont particulièrement marquées en Amérique latine, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, où la part des richesses détenues par les 10 % les plus nantis culmine à 77 %. En Russie, la transition vers le capitalisme a accentué les écarts : le 1 % le plus aisé détient aujourd’hui plus de 40 % de la richesse des ménages, une part qui a doublé en dix ans. Au Brésil et en Afrique du Sud, la situation « témoigne de la persistance de systèmes extrêmement hiérarchisés hérités des sociétés coloniales ou de l’apartheid ».

Enfin, si les inégalités de revenu se sont stabilisées en Chine depuis 2005, celles de patrimoine continuent d’augmenter, et sont d’un niveau aujourd’hui comparable à celui des Etats-Unis.

  • Le Covid-19 a profité aux multimillionnaires

Depuis 1995, les multimillionnaires (le 1 % le plus aisé) ont capté 38 % de la richesse additionnelle créée, contre 2 % pour la moitié des plus pauvres. « Et la pandémie a accéléré la tendance : en 2020, les milliardaires ont engrangé un gain de patrimoine de 3 600 milliards de dollars [3 190 milliards d’euros], l’équivalent des dépenses annuelles de santé de l’ensemble des Etats du monde », souligne Lucas Chancel. L’envolée des marchés boursiers, en partie alimentée par les politiques monétaires accommodantes, a notamment gonflé un peu plus encore le cours des actions et les patrimoines financiers.

Le rapport offre un panorama de long terme sur le sujet. Si la part du patrimoine captée par le 1 % le plus aisé était très élevée dans les économies avancées au XIXe siècle (43 % aux Etats-Unis en 1910), elle a nettement chuté après la crise de 1929 puis la seconde guerre mondiale, sous les effets de la décolonisation, des politiques de nationalisation et de contrôle de capitaux. Cependant, depuis les années 1980, elle est repartie à la hausse, notamment en raison des politiques de libéralisation (outre-Atlantique, elle est passée de 24 % en 1970 à 35 % en 2020).

  • Un transfert préoccupant des richesses publiques vers le privé

C’est l’autre facette des inégalités : depuis quarante ans, les pays sont de plus en plus riches… mais leurs gouvernements se sont nettement appauvris. Et pour cause : ces dernières décennies, d’importants transferts du patrimoine public vers le privé se sont opérés.

Ainsi, le patrimoine privé net (immobilier, actifs financiers) a explosé, passant de 326 % du revenu national en 1970 aux Etats-Unis à 592 % en 2020. En Europe, il a progressé de 312 % à 633 % en France, et de 230 % à 502 % en Allemagne. Mais, sur la même période, le patrimoine public net (les bâtiments, terrains, parts d’entreprise que possède l’Etat, moins ses dettes) a plongé : il est tombé de 111 % à 18 % du revenu national en Allemagne. Il est désormais négatif en France (– 13 %) et aux Etats-Unis (– 60 %).

La hausse des prix de l’immobilier et des Bourses a contribué à gonfler les patrimoines privés, tout comme, dans une certaine mesure, la privatisation des entreprises d’Etat. Néanmoins, ces dernières années, c’est surtout la hausse des dettes publiques qui explique la chute des patrimoines publics nets. La pandémie, qui a réduit les revenus nationaux et augmenté l’endettement des Etats, n’a fait qu’accélérer la tendance.

Ce mouvement s’observe aussi dans les pays émergents – notamment en Chine, où le patrimoine privé a bondi de 120 % du revenu national en 1978 à 526 % en 2020. Seulement une poignée de pays industrialisés y échappe, comme la Norvège, qui a profité de sa manne pétrolière pour alimenter son fonds souverain.

  • Les femmes ne touchent que 35 % des revenus mondiaux

Différences d’accès à l’emploi, écart du nombre d’heures travaillées… Les inégalités femmes-hommes sont multiformes. Les auteurs se sont concentrés sur un indicateur pour les mesurer : les écarts de revenus du travail, comprenant salaires, traitements et la part du travail issu du revenu des indépendants.

En moyenne, les femmes touchent aujourd’hui 35 % des revenus du travail mondiaux, soit guère plus qu’en 1990. C’est en Europe de l’Ouest que cette proportion a le plus progressé, passant de 31,4 % à 38 % depuis les années 1990, grâce aux progrès de l’égalité professionnelle, en partie impulsés par la loi. L’Amérique du Nord affiche un niveau similaire (38,3 %).

En Russie et en Asie centrale, la part des revenus touchée par les femmes est stable depuis trente ans et relativement élevé (40,5 %), héritage de l’époque communiste, alors qu’elle est particulièrement basse en MENA (14,8 %), où la part du travail non rémunéré incombant aux femmes est écrasante – plus de cinq heures par jour contre moins d’une heure pour les hommes.

La Chine est le seul pays où la part des revenus touchée par les femmes a nettement baissé, passant de 38,8 % à 33,6 % depuis 1990. Le relâchement de la politique de l’enfant unique à partir de 2013 a pu, entre autres, nuire à l’emploi féminin.

  • Les plus riches sont les principaux émetteurs de carbone

Les disparités de richesse se traduisent aussi par des inégalités en termes d’empreinte écologique. Les pays opulents sont historiquement responsables de l’essentiel des émissions de dioxyde de carbone (CO2). Et, au sein de chaque pays, les ménages aisés sont les plus gros pollueurs. Les principaux émetteurs de la planète sont ainsi les 10 % les plus riches aux Etats-Unis, avec 73 tonnes de CO2 par an, contre 9,7 tonnes par an pour les 50 % les plus pauvres. Suivent les 10 % les plus riches d’Asie de l’Est (38,9 tonnes contre 3,1 tonnes pour les plus pauvres). Le fossé est moins grand en Europe (29,2 tonnes contre 5,1 tonnes), et l’Afrique subsaharienne reste la moins émettrice (7,3 tonnes contre 0,5 tonne).

« La moitié la plus pauvre de la population des pays riches a déjà atteint les objectifs de réduction des émissions fixés pour 2030, exprimés par habitant », observent les économistes. Ce qui n’est pas le cas des classes moyennes supérieures et des plus aisés.

  • La nécessité d’une meilleure redistribution des richesses

Si rien ne change, les inégalités continueront de se creuser au cours des décennies à venir, jusqu’à atteindre des proportions insoutenables. A supposer que la tendance observée depuis 1995 se poursuive, le 0,1 % le plus riche (soit 5,2 millions d’adultes en 2021) détiendra une part du patrimoine aussi élevée que celle de la classe moyenne en 2070.

Pour l’éviter, investir dans l’éducation, la santé et la décarbonation de l’économie sera indispensable afin de réduire les disparités avant impôt et redistribution, principal moteur des inégalités au sens large. Les auteurs promeuvent également l’instauration d’une fiscalité plus progressive : le site internet du WIL propose un outil permettant de simuler en ligne les effets d’une hausse de la taxation des plus riches selon les régions.

Marie Charrel

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Cette entrée a été publiée le 15 décembre 2021 par dans INEGALITES.
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