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France : SÉCURITÉ PRIVÉE ET PRIVATISATION DE LA POLICE

Enquête à Milipol

paru dans lundimatin#318, le 27 décembre 2021

« La sécurité ne peut se faire, globalement, qu’avec la participation des acteurs du privé », les conférenciers de la dernière édition du salon Milipol ne pouvaient être plus explicites.
Marginale et décriée au début du XIX
e siècle, la sécurité privée est aujourd’hui composée de 175 000 agents, dépassant les effectifs de la police nationale et devenant ainsi un maillon essentiel de la sécurité intérieure de l’État. À l’aune de la Coupe du monde de rugby 2023 et des JO 2024, vitrines et paroxysmes des déploiements sécuritaires, cet article propose de décrypter la place que la sécurité privée occupe désormais dans notre quotidien, de son origine à nos jours, et le futur radieux qui semble lui être réservé.

« La sécurité est la première des libertés [1]

[1] De la gauche à l’extrême droite, de Hollande à Le Pen,…

. »

C’est sur cette phrase que Gérald Darmanin a clôturé, il y a quelques semaines, la conférence inaugurale de la 22e édition de Milipol, le plus important salon de la sûreté et de la sécurité intérieure des États. Un événement d’envergure mondiale – une soixantaine de délégations étrangères étaient présentes – aux 30 000 visiteurs, qui viennent à 41 % du secteur public et à 59 % d’acteurs du privé. Le cycle de conférences de l’événement est organisé en grande partie par l’Institut des hautes études du ministère de l’Intérieur (IHEMI), dont l’activité principale est de délivrer des formations aux hauts cadres du secteur public – procureurs et préfets – et, là aussi, du privé.

Cette porosité entre le secteur privé et public n’a rien de surprenant dans un salon comme Milipol : il est à la fois présidé par le ministère de l’Intérieur et détenu par un GIE (groupement d’intérêt économique) composé de cinq entreprises françaises aux activités complémentaires : Thales (aérospatiale, défense, sécurité et transport), Visiom (contrôle des flux de marchandises et de personnes), Protecop (fournisseur d’équipements aux forces de maintien de l’ordre), Cofrexport (matériel dédié au renseignement) et pour finir, CIVI.POL, société de services et de conseil, qui commercialise principalement à l’étranger le savoir-faire du ministère de l’Intérieur en matière de sécurité.

Et en se penchant sur le contenu des conférences, on remarque que le sujet de la sécurité privée s’est immiscé un peu partout… Parfois de manière ostensible, avec une thématique dédiée le mercredi après-midi à « l’antiterrorisme : le continuum sécuritaire. Quelle place pour les opérateurs privés à l’échelle internationale ? ». Ou, plus subtilement, en invitant Cyrille Maillet, le directeur du CNAPS (Conseil national des activités privées de sécurité), à une conférence qui traitera du management de la sécurité de grands événements sportifs. Cette dernière est animée par Guillaume Farde, un jeune expert et consultant occasionnel sur BFM, fondateur d’une entreprise de conseils et de formations en sécurité, mais surtout l’auteur d’un récent ouvrage intitulé Le Continuum de sécurité nationale, quelles externalisations pour demain  ?. Il n’hésite pas lui-même à se présenter comme le « porte-parole des industriels » et oriente la plupart de ses questions sur le sujet de la collaboration entre les forces de sécurité publiques et celles du privé. Nous voilà prévenus. Cyrille Maillet confirme la tendance en concluant que « la sécurité ne peut se faire, globalement, qu’avec la participation des acteurs du privé ».

Mais que regroupe exactement la sécurité privée  ?
D’après le livre VI du code de la sécurité intérieure, il réunit les domaines suivants : vidéoprotection, transports de fonds, services de sécurité des bailleurs d’immeubles, surveillance armée, protection physique des personnes et des biens, surveillance et gardiennage. Si la sécurité privée fait partie de notre quotidien – du vigile de supermarché aux agents de sûreté dans les transports –, sa présence dans l’espace public et sa collaboration avec les autorités n’est pas toujours allée de soi. Son intégration progressive est le fruit de nombreux événements sociaux, politiques et économiques, et un rapide retour sur sa genèse permettra de mieux cerner la place qu’elle occupe aujourd’hui.

UN ANCRAGE CAPITALISTE

Il faut remonter au tout début du xixe siècle pour voir la notion de sécurité privée pointer le bout de son nez. La préfecture de police de Paris vient d’être créée, et elle met en place une équipe de « mouchards » (ou auxiliaires de police). Composée essentiellement de repentis, ces derniers ont pour mission d’informer leur hiérarchie sur les actions en cours ou à venir de la pègre parisienne. L’un de ces mouchards, connu pour ses méthodes aussi violentes qu’efficaces, sera nommé en 1818 à la tête d’une brigade d’anciens condamnés pour sévir dans l’ombre des forces de l’ordre officielles. Cet homme n’est autre que le célèbre Eugène-François Vidocq.

Cet ancien bagnard finira par démissionner du service public pour fonder en 1833 une société de renseignement privé – la première du genre –, qu’il nommera « Bureau de renseignements universels dans l’intérêt du commerce ». Ce nom d’entreprise astucieux s’adapte parfaitement à sa devise « Haine et guerre aux fripons, dévouement sans bornes au commerce », mais aussi à un besoin sécuritaire (réel ou supposé) de l’époque.

Nous sommes au début de l’industrialisation, et l’essor du capitalisme provoque une concentration démographique vers les villes qui engendre la création d’une importante classe laborieuse, rassemblée principalement dans les faubourgs. C’est aussi l’heure pour le capitalisme marchand d’afficher sa puissance et ses richesses aux yeux de tous, avec l’avènement des Grands Magasins, et la démultiplication des habitations bourgeoises. Une poudrière. Cette configuration verra naître des agences de sécurité privée d’un nouveau genre, proposant des services de gardiennage et de surveillance humaine.

Dans la seconde moitié du xixe siècle, outre-Atlantique, les nouveaux rois du capitalisme ont eux aussi besoin de sécuriser leurs affaires. Dans un climat d’agitation sociale émerge aux États-Unis la célèbre société Pinkerton, agence privée de « détectives » et de sécurité – dont les membres sont, par certains, surnommés les « chevaliers du capitalisme ». Après la mort en 1884 de son fondateur Allan Pinkerton, l’un de ses fils va opérer un virage stratégique vers le gardiennage et la police d’usine. À la demande de quelques capitaines d’industrie, ces milices privées – qui ont compté jusqu’à 10 000 agents – joueront un rôle majeur dans la répression des luttes ouvrières, en particulier dans le secteur du charbon où les ouvriers luttaient pour obtenir des journées de huit heures, ou encore lors des grèves de l’acier en 1892 à Homestade, où les agents ont ouvert le feu sur une foule de travailleurs et leurs familles. Allan Pinkerton n’a d’ailleurs jamais caché sa haine pour la lutte ouvrière et pour une certaine catégorie de la population, décrivant les chômeurs et les vagabonds comme « une race de hyènes humaines [2]

[2] Frank Browning et John Gerassi, Histoire criminelle des…». Charmant.

En France, il faut faire un bond dans le temps pour voir les premières répressions – médiatisées – d’agents de sécurité privée.

Les années 1970-1980, imprégnées par les transformations économiques et sociales des trente années dites glorieuses, ont eu pour effet d’engendrer de nouvelles formes de propriétés et de consommation (parcs d’attractions, stades de foot géants, supermarchés, magasins de luxe, usines, centres commerciaux, etc.), et ainsi de créer de nouveaux besoins sécuritaires. Et les problèmes qui vont avec.

Il y a d’abord eu le décès en 1972 de Pierre Overney, un militant ouvrier maoïste licencié de son entreprise, abattu par un agent de sécurité de l’usine Renault. Il y aura ensuite la mort de Pierre Lemaître à la veille de Noël 1981, un sans-abri roué de coups par un agent de protection (!) d’une société de gardiennage. On peut également citer l’affaire dite de l’« opération du commando des Camemberts d’Isigny » qui verra 120 hommes, menés par un ancien parachutiste, séquestrer 24 heures durant 131 ouvriers dans une usine pour « récupérer » un stock de fromages retenu par les grévistes.

Cette période de roue libre de la sécurité privée va poser les premiers jalons juridiques qui encadreront la profession. C’est à la suite de ces tragiques événements que la très structurante loi du 13 juillet 1983 sera promulguée. Elle aura pour effet de combler l’important vide juridique qui résidait dans le domaine, en imposant notamment à tous les acteurs du secteur d’appliquer des conditions de moralité – vérification des casiers judiciaires – pour exercer et assainir un milieu gangrené par des dirigeants aux CV douteux : 243 sociétés étaient en effet dirigées par des personnes avec des « antécédents extrémistes violents », comme l’atteste un rapport de la direction centrale des renseignements généraux en 1986 [3]

[3] Frédéric Ocqueteau, La Sécurité privée en France, Que…

.
Après ce premier coup de balai, l’État comprend qu’il doit composer avec une nouvelle force dans le paysage sécuritaire. La période de déficit budgétaire, les politiques libérales et les conséquences économiques provoquées par le second choc pétrolier poussent les autorités à s’appuyer de plus en plus sur le secteur privé. La gestion prudente des dépenses publiques fera dès lors partie de l’équation, et l’État va devoir jouer à un difficile jeu d’équilibriste en répondant à une question cruciale : comment consolider, sur un domaine régalien, ce partenariat public-privé dont il ne peut plus se passer ?

L’HEURE DE L’INTÉGRATION

Pour acter la collaboration des autorités avec le secteur privé est créée en 1995 la loi d’orientation et de programmation relative à la sécurité (LOPS), qui prévoit officiellement que les activités privées « concourent à la sécurité générale ». Plus engageant encore, la loi LOPPSI de 2011 qui indique que les sociétés privées pourront intervenir « dans des domaines ou certaines compétences qui peuvent être partagées, voire déléguées par l’État ».

La définition d’une fonction régalienne qui veut que l’État ne puisse déléguer ses tâches à un tiers vole en éclats.

Pour moraliser et garder un œil sur ce secteur au passé sulfureux, c’est ensuite le CNAPS (Conseil national des activités privées de sécurité) qui voit le jour en 2011. Il sera présidé la première année par la star sécuritaire des plateaux de télévision, Alain Bauer. Cet organisme, placé sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, jouera à la fois un rôle de police administrative (délivrance des cartes professionnelles aux agents), et remplira une mission disciplinaire (contrôles, poursuites, sanctions).

Intégrés, moralisés, surveillés, il ne manquerait plus que les agents soient armés pour renforcer leurs capacités d’intervention.

Ce sera chose faite avec la loi relative à la sécurité publique du 28 février 2017. Dans un silence médiatique assourdissant, ce texte acte, sans le rendre obligatoire, le principe « d’exercice de centaines d’activités de sécurité avec le port d’une arme [4]

 ». Les armes de catégorie D (tonfa et aérosol lacrymogène) peuvent à présent être utilisées, tout comme celles de catégories B (revolver calibre 38 ou arme de poing 9 mm).

Si ces lois permettent de créer un boulevard commercial et opérationnel pour le secteur, c’est aussi et surtout l’actualité qui renforce le besoin en agents. Le drame des attentats de 2015 a ainsi eu notamment pour effet d’augmenter sensiblement l’utilisation des forces de sécurité privée dans les espaces publics. Et le besoin sécuritaire ne se résume pas à la seule menace terroriste. Le cocktail explosif de crise sanitaire, économique, sociale et climatique de ces 24 derniers mois est à prendre en compte dans la dynamique sécuritaire actuelle.

Il s’avère par ailleurs intéressant de noter que dans un contexte de pression budgétaire des finances publiques, l’utilisation de ces ressources privées s’accroît, car elles coûtent en moyenne moins cher que l’utilisation des forces étatiques [5]

[5] RAPPORT DE LA MISSION PARLEMENTAIRE « D’un continuum de…

. L’une des raisons qui justifient cette différence de coût est liée à l’ultracompétitivité du milieu qui pousse les prestataires à tirer les prix vers le bas : il existait 11 976 entreprises recensées par l’observatoire des métiers de la sécurité privée en 2019.

BUSINESS DE LA PEUR

Mais d’autres menaces planent. On le constate dès 2020, avec la publication du Livre blanc de la sécurité intérieure – inspiré en grande partie par les acteurs de la sécurité (privés et publics) : un document censé définir « les enjeux de la sécurité intérieure du xixe siècle ».

Il donne un bel aperçu des autres éléments qui pourraient menacer l’ordre social et économique.

La menace de l’extrême gauche tout d’abord qui – je cite le Livre blanc –, « par sa doxa insurrectionnelle continue de séduire, fournissant aux manifestants actifs, parfois violents, un savoir-faire maîtrisé et un socle intellectuel et historique bienvenu ». Celle de l’extrême droite ensuite, ou encore des mouvements sociaux d’ampleur de type GJ, la cybercriminalité, les effets de la crise climatique en cours, etc.

Mais ce qui polarise actuellement l’attention des autorités est la future organisation sur notre territoire de la Coupe du monde de rugby 2023 et des Jeux olympiques de Paris 2024.

Un sujet qui se confirme dans les allées de Milipol. Dans la salle des conférences, l’une des thématiques est dédiée à la « sécurité des grands événements ». Elle réunit chercheurs et préfets dans une table ronde animée par le même Guillaume Farde.

La chercheuse Anna Chavel y explique en premier lieu que la sécurité de ces grands événements sportifs est un élément déterminant dans le choix des candidats qui souhaiteraient accueillir la compétition. Tous les intervenants acquiescent quand elle ajoute que les enjeux sont tels que « le besoin de sécurité ne peut pas être couvert par les pouvoirs publics et il doit y avoir un partage des responsabilités ».
Le préfet Ziad Khoury, également coordinateur national de la sécurité des JO 2024, précise que si encore récemment les grandes manifestations sportives privilégiaient « une sécurité peu visible », depuis les attentats de 2015 en France « la logique s’est inversée ». D’après lui, nous assisterons à une « démonstration à haute intensité de ce qu’on appelle le continuum (de sécurité), c’est-à-dire la capacité de chacun, dans une répartition claire des responsabilités, de pouvoir apporter sa pierre à l’édifice qui est une coproduction collective ».

Sur ce plateau d’experts, le consensus entre la recherche, l’état et le secteur privé est total.

C’est alors que l’animateur – l’ami des industriels – met son grain de sel en interrogeant cette fois le préfet Cyrille Maillet, directeur du CNAPS, pour savoir comment il compte s’y prendre pour que soient recrutés les 20 000 à 25 000 agents supplémentaires nécessaires à la gestion des Jeux. La réponse évasive du préfet trahit les difficultés du secteur pour embaucher, mais peut-être aussi la hantise des autorités de voir réitérer le scandale qu’avait provoqué la société de gardiennage GS4 lors des JO de Londres en 2012. Cette multinationale, qui devait garantir 10 400 agents de surveillance, a averti les autorités trois semaines avant le début des festivités que seuls 4 000 d’entre eux seraient finalement disponibles. Le Daily mail expliquait que 3 300 de leurs agents étaient âgés de 18 à 19 ans, à peine formés, et que les entretiens d’embauche n’avaient duré que quelques minutes… Ce qui avait contraint le gouvernement britannique à faire appel en urgence à 3 500 soldats.

Les entreprises françaises qui auront la charge de sécuriser les JO de Paris feront-elles face à ces mêmes difficultés  ?

Il semblerait que oui. Car malgré sa croissance, le domaine peine à recruter. Un questionnaire de branche [6]

, adressé aux entreprises, détermine que les causes principales sont liées d’une part au refus des candidats, refroidis par les contraintes du poste (64 %), mais aussi au manque de personnes diplômées et formées (50 %), et enfin à l’exigence de rémunération (36 %). Avec un salaire brut qui démarre à 1 760 € couplé au fait que les 3/4 des embauches se font en CDD, on ne demande qu’à les croire.

Pour remédier à ce risque de pénurie d’agents le jour J, l’État est en train de proposer des formations. D’après le site officiel de l’information pour l’orientation (ONISEP), il existe actuellement 88 établissements proposant un CAP agent de sécurité, 135 un Bac pro pour les « métiers de la sécurité » et 35 un BTS Management opérationnel de la sécurité.

Reste pour les autorités à gérer un gros morceau, celui de l’organisation.

Car les effectifs sont colossaux : il existe actuellement 250 000 policiers nationaux et gendarmes en service, auquel il faut ajouter environ 23 000 policiers municipaux. Sans oublier les 36 000 réservistes de la police et de la gendarmerie nationale, les 8 000 ASVP ou encore les 10 000 militaires de la mission sentinelle. Si l’on intègre les agents de sécurité privée (environ 175 000), l’État est donc assis sur un effectif potentiel d’environ un demi-million d’individus pour gérer sa sécurité intérieure.

OBJECTIF LOI GLOBALE

Et l’intérêt d’une réorganisation de ces forces est double pour les autorités. Il permettra de placer les bonnes ressources en face des bonnes missions.

Prenons l’exemple cité dans un rapport de la Cour des comptes datant de 2018 : entre 1998 et 2018, près de 24 % des missions de garde statique assurées par la police nationale leur ont été retirées au profit du secteur privé. Au global, cela représente presque 600 policiers et gendarmes redéployés en dix ans. Cette stratégie, en plus de recentrer les effectifs régaliens sur des missions dites essentielles – théoriquement la détection et la répression des crimes, délits ou menaces majeurs –, a permis d’externaliser les prestations qui ne nécessitaient pas d’importantes compétences, et auxquelles les agents de sécurité privée répondaient parfaitement. En terme économique, cela correspond à 2,3 milliards de commandes publiques sur la période 2018-2019 [7]

.

En mars 2018, une mission parlementaire commanditée par l’ancien Premier ministre Édouard Philippe a tenté de poser les bases de cette nouvelle organisation.

En quelques mois, les députés LREM Alice Thourot et Jean-Michel Fauvergue devaient, comme le précise leur lettre de mission, « définir les bases de la doctrine d’emploi qui doit concourir à l’action de la police municipale comme des sociétés de sécurité privées, aux côtés des forces de sécurité de l’État, ainsi que les modalités d’interaction entre chacune des forces ». Dans un rapport intitulé « D’un continuum de sécurité vers une sécurité globale » émaneront 78 propositions.

Certaines d’entre elles inspireront très fortement la loi pour une sécurité globale préservant les libertés – passée en procédure accélérée – du 25 mai 2021.

Si le fameux article 24 (qui cherchait à empêcher les manifestants de filmer et poster sans flouter le visage des agents coupables de violences policières) a fait – à juste titre – couler beaucoup d’encre, cela a également eu pour effet d’obstruer médiatiquement les autres articles – 80 au total –, consolidant encore un peu plus le milieu de la sécurité privée. Florilège : Les titulaires d’une carte professionnelle n’ont plus besoin d’obtenir un agrément spécifique pour réaliser des palpations de sécurité dans le cadre des périmètres de sécurité définis (art. 34). La prévention des « actes de terrorisme » a été ajoutée aux missions pouvant être exercées par les agents de sécurité privée sur la voie publique, avec une autorisation exceptionnelle (art. 29). Les agents retraités de certaines catégories actives de la police nationale peuvent désormais cumuler leur pension de retraite avec des revenus issus des activités privées de sécurité (art. 31).

Moralisée, intégrée, contrôlée, protégée, alimentée, organisée, la sécurité privée n’a jamais paru autant en harmonie avec les forces de répression régaliennes.
Une image contenant intérieur, tapis

Description générée automatiquement
Mais qu’en est-il sur le terrain  ?

Qu’en pense la population et quels sont les impacts actuels et potentiels sur nos libertés  ?

CONSÉQUENCES

Pour y voir plus clair, j’ai contacté une chercheuse au CESDIP (Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales), Virginie Malochet, sociologue et spécialiste des acteurs, politiques, dispositifs et métiers locaux de la prévention/sécurité. Elle m’explique que si les autorités revendiquent l’idée selon laquelle « chacun son métier, sans confusion des rôles », dans les faits, les choses sont plus compliquées. Ses recherches ont notamment montré « des glissements de missions ». Ses observations font état d’un mouvement de délégation en chaîne sur le terrain. Pour les unités les plus musclées, au style interventionniste assumé, ces glissements transparaissent assez banalement, au gré des vacations.

Quand les agents de police municipale, ceux de la SUGE (Service de la sûreté ferroviaire) du GPSR (métro parisien) ou du GPIS (Groupement parisien interbailleurs de surveillance), voire les agents de sécurité privée lambda, se trouvent en première ligne, ils sont confrontés à des situations qui relèvent parfois plus du maintien de l’ordre que de la surveillance préventive. Dans ces circonstances, et dans l’attente d’éventuels renforts leur permettant de passer le relais, ils peuvent être amenés à faire usage de la force et à se repositionner dans un registre qui déborde leur cadre d’intervention initial.

Récemment, la SUGE a vu s’ouvrir à l’encontre de ses agents une enquête pour meurtre « sur un homme menaçant avec un couteau [8]

 » et une autre pour « tentative d’homicide volontaire sur personne chargée d’une mission de service public, apologie du terrorisme et violences avec arme [9]

 ».

Peut-on craindre que ce phénomène de glissement s’accentue dans les années à venir  ?

Pour Virginie Malochet, la question reste ouverte : aux caisses de supermarchés, ce risque a peu de chances de surgir, car la nature de la mission ne s’y prête pas. Tout va dépendre de la mesure dans laquelle les pouvoirs publics vont encourager ou non l’extension des prérogatives des agents. « Pour prendre l’exemple de grands événements sportifs, dit-elle, si les agents de sécurité sont davantage amenés à gérer des périmètres – pas juste à tenir les barrières –, et si à un moment ça part en cacahuète, alors oui, comme j’ai pu l’observer sur la police municipale ou le GPIS ou encore le service de sécurité de la RATP, ces glissements sont fréquemment observables, et pour une bonne raison : ils sont exposés à des enjeux de maintien de l’ordre alors qu’ils ne sont pas mandatés pour. »

La question est aussi de savoir qui va protéger la population de ces 175 000 individus, parfois armés, répartis dans des milliers d’entreprises. Le CNAPS – et ces quelque 200 agents –, seraient tentés de répondre certains. Mais à la lecture d’un récent rapport de la Cour des comptes, tout indique que le CNAPS aurait récemment privilégié sa capacité à délivrer des titres d’exercice au détriment des contrôles. Dans son rapport, elle a relevé qu’une carte professionnelle avait ainsi été remise à un individu au parcours atypique : son casier judiciaire faisait état de violences, infractions à la législation sur les stupéfiants, délit de fuite, agression sexuelle et… violences sur agent de la force publique !

Et la population dans tout ça, qu’en pense-t-elle  ?

S’il est difficile d’estimer avec précision le degré d’insécurité (réel ou perçu) des citoyens, il existe une étude [10]

 produite tous les deux ans depuis 2001 en Île-de-France sur le sentiment d’insécurité. Elle a l’inconvénient de se limiter à une seule région – la plus peuplée –, mais elle s’avère néanmoins une source riche d’informations, ne serait-ce que par le large panel de personnes interrogées (10 500).

La dernière version, publiée en décembre 2020, décrète que si le sentiment d’insécurité – qui est de deux sortes : la peur personnelle, vécue, et la préoccupation sociale pour l’insécurité – a augmenté en 2019, touchant 53,4 % des Franciliens contre 50,6 % deux ans plus tôt, le niveau reste relativement bas par rapport à ceux de 2017. Le sentiment d’insécurité chute même de 15 % entre 2001 et 2019.
Quant au « classement des priorités sécuritaires assignées au gouvernement », ce n’est pas la sécurisation des grands événements sportifs qui préoccupe en premier lieu, mais la pauvreté (40 %), suivie par le chômage (31 %) et la délinquance (15 %).
Le risque d’attentat est quant à lui toujours ancré dans les esprits. 52 % pointent le terrorisme comme danger le plus préoccupant dans la société française. Chiffre qui a toutefois diminué de dix points par rapport à 2017. Enfin, sur la question de la présence policière, 38,2 % des Franciliens considèrent que la police n’est pas assez présente dans leur quartier. Là encore, la tendance est à la baisse puisqu’ils étaient 47,7 % à le penser au début des années 2000.

Tous ces chiffres rappellent que les politiques de sécurité publique restent absentes de l’espace démocratique. Si l’État semble vouloir garder la main sur ces questions, l’influence du secteur privé et la dépendance à ses services posent une question fondamentale : une société privée cherche-t-elle en priorité à réaliser du profit ou à servir l’intérêt général ?

Cette simple question, appliquée au cas du député Jean-Michel Fauvergue – mandaté par le Premier ministre pour dessiner la nouvelle doctrine d’emploi des forces de sécurité privée – s’impose : dix mois après avoir remis son rapport à sa hiérarchie, cet ancienpatron du RAID créera sa propre entreprise de conseil et de formation en… management et sécurité.

L’accroissement du besoin sécuritaire, intimement lié au fonctionnement économique du capitalisme, ainsi que les impacts – parfois imperceptibles –, que peut provoquer un espace surveillé et contrôlé sur les corps et les esprits, ne peuvent être dissociés d’un indicateur macroéconomique désolant : sur environ 27 millions d’actifs en France, 1,8 % d’entre eux, soit presque 2 personnes sur 100, travaille au quotidien pour assurer la sécurité intérieure du pays.

Pour notre liberté.

Thomas Jusquiame

Une image contenant plancher, table

Description générée automatiquement

[1] De la gauche à l’extrême droite, de Hollande à Le Pen, en passant par Alain Peyrefitte, Chirac ou Sarkozy, c’est l’ensemble du champ politique français qui, ces dernières années, s’est approprié cette expression menaçante. Déboulonnée de son socle initial, celui de la déclaration des droits de l’homme (qui affirme le droit inaliénable à la sûreté, protégeant ainsi le citoyen de l’arbitraire de l’État).

[2] Frank Browning et John Gerassi, Histoire criminelle des États-Unis, Nouveau monde, 2015.

[3] Frédéric Ocqueteau, La Sécurité privée en France, Que sais-je ?, 2011.

[4https://www.cairn.info/revue-gouvernement-et-action-publique-2020-1-page-9.html.

[5] RAPPORT DE LA MISSION PARLEMENTAIRE « D’un continuum de sécurité vers une sécurité globale », p. 20.

[6https://www.profession-securite.org/wp-content/uploads/2020/12/Parution-Decembre-2020.pdf

[7Ibid.

[8https://www.letelegramme.fr/france/homme-au-couteau-tue-dans-le-val-d-oise-deux-agents-de-la-surete-ferroviaire-bientot-mis-en-examen-02-07-2021-12782213.php.

[9https://www.letelegramme.fr/france/a-paris-deux-agents-de-la-surete-ferroviaire-tirent-sur-un-homme-qui-les-menacait-avec-un-couteau-02-11-2021-12859676.php.

[10https://www.institutparisregion.fr/fileadmin/NewEtudes/000pack2/Etude_2466/rapport_v12.pdf.

paru dans lundimatin#318, le 27 décembre 2021

 

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