NPA Loiret

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MAISONS DE RETRAITES : LE BEURRE ET L’ARGENT DU BEURRE : LA MAMIE MOMIE !

Tout avait pourtant bien commencé. La mission de contrôle sanitaire et sociale départementale s’était retroussée les manches de bon matin.

À 9h30 poussant la porte de la Résidence “Les Immortelles” à Glapioux sur Gartempe, les deux inspecteurs et l’inspectrice stagiaire qui les accompagnait pénétrèrent le hall de marbre silencieux.

Pas une poussière sur les commodes d’époque. Pas une tache sur le sol brillant. Des baies vitrées cristallines et ces fleurs partout. Fraiches comme la rosée du matin. Un écrin pour personnes âgées riches. Ah Korpéa, toujours en pointe ! Luxe et volupté.

Personne. Pourtant ils avaient annoncés leur venue un mois avant comme c’est la règle. Ils s’approchèrent de l’accueil, contournèrent le comptoir et poussèrent la porte de l’administration entrouverte. Un sourire éclaira leurs visages interrogatifs. Mais oui, ils étaient bien attendus. “Vous êtes en avance” leur lança la directrice engoncée dans son petit tailleur Chanel qui la boudinait un peu.

Ça sentait bon le café et les croissants chauds. Même les effluves de parfum des dames étaient couvertes par l’odeur douceâtre du café et du beurre des croissants. La journée s’annonçait bien. Impossible de résister. Tombant vestes et manteaux, la fine fleur de l’inspection sanitaire et sociale ne résista pas longtemps. La table couverte d’une belle nappe blanche leur tendait les bras avec une si belle insistance. Le café fumant emplit les tasses, et les corbeilles de croissants commencèrent à tourner de mains en mains. Peu à peu les miettes et les traces de beurre tiède des viennoiseries commencèrent à parsemer le lin fin de la nappe. Et les discussions commencèrent : le petit dernier, les prochaines vacances et le séjour à Courchevel, Ibiza l’hiver, et les meilleures adresses de restaurant dans le coin. Il fallait prévoir pour la pause de midi et peut être réserver.

Et puis dans un éclat de rire général, le licenciement de la déléguée syndicale SUD. Quelle illuminée celle-là ! Elle nous avait bien fait chier mais avec quelques témoignages accablants que la directrice avait pris tant de soin et de plaisir à écrire et à faire signer contre une promesse de CDI à ces idiotes du premier étage, son sort a été vite réglé. Faute lourde et licenciement. Exit l’emmerdeuse. Bien amusés par la narration de ce nettoyage syndical de haute volée, les inspecteurs et leur stagiaire commencèrent à bouger sur leurs chaises. L’heure tournait. On s’approchait des onze heures.

Voyant qu’ils risquaient de se mettre au travail et au risque de faire péter les coutures de son tailleur, la directrice se leva prestement.

“Avant, il faut que je vous montre la nouvelle décoration de la salle à manger “ lança-t-elle tout de go. Ça faisait dix ans que les inspecteurs n’avaient plus mis les pieds aux ”Immortelles”. Alors bien sûr qu’il n’avaient pas vu la nouvelle décoration de la salle à manger. Ils ne se souvenaient pas plus de l’ancienne d’ailleurs.

La petite troupe se leva. On balayait d’un revers de main les dernières miettes des costumes bleu foncé tout en récupérant qui son manteau, qui sa veste. Direction la salle à manger. Suivant la directrice chaloupante sur ses talons hauts et qui n’arrêtait pas de pérorer, encadrés par la comptable, quelques administratifs et la responsable des soins, Claire, qui ne disait mot, la joyeuse équipe traversa de longs couloirs. Rapidement Claire joua des épaules et réussit à passer devant fermant avec fébrilité quelques portes laissées ouvertes. Une douce odeur les enveloppa. Finis le café, les croissants et le parfum. L’air était empli de cette odeur âcre et sucrée. Quelle drôle d’odeur !

Puis on arriva dans une belle pièce récemment repeinte. Quelques bouquets de fleurs fraiches, des couleurs douces sur les murs, de grandes baies vitrées lumineuses sur le parc et plus loin les pâtures qui dévalaient sur les pentes de douces collines. Une grande beauté et quelle impression de calme. Rapidement les inspecteurs remarquèrent un étrange ballet dans un coin de cette salle à manger de rêve.

Un peu dissimulée par des paravents quelques agents de la cuisine s’affairaient le long d’une grande table de bois brut. Intrigués, ils s’en approchèrent. Un grand éclat de rire retentit. La directrice les avaient précédés : “Messieurs vous ne serez pas venus jusqu’ici pour rien ! J’ai demandé aux cuisines ce petit en-cas. Il faut absolument que vous goutiez à nos rillettes et nos fromages locaux. Que du bon, du gouteux, notre patrimoine quoi ! Et c’est du local !” Malgré café et croissants, les deux inspecteurs posèrent manteaux et vestes qu’ils avaient porté à bras sur le premier dossier libre. Ils s’approchèrent rapidement de la belle table et la présence de quelques flacons de blanc local ne semblait pas leur déplaire quand un hurlement fit vibrer cette salle immense, tuant instantanément toutes les conversations en cours.

Un grand silence suivit troublé quelques secondes plus tard d’un piétinement rapide de talons aiguille et l’inspectrice stagiaire apparue en larmes. Mais oui au fait, elle était où celle-là ? Personne ne s’était rendu compte de son absence.

Rapidement installée sur une chaise libre la petite troupe s’agglutina autour de la stagiaire.  Des perles de sueur coulait sur son front. Pour l’instant son maquillage résistait. Pas longtemps. Ses larmes et son nez inondé, aidés par moult mouchoirs, eurent vite raison de son masque impeccable. 

Bredouillante, par quelques phrases hachées et sans sens apparent, la jeune femme réussit peu à peu à expliquer son émoi. La directrice lançaient son regard des mauvais jours à ses collaboratrices. L’odeur des licenciements pénétra leurs narines et vrilla jusque leurs pensées. Que s’était-il passé ? Les consignes étaient claires bon sang ! Aucun contact avec la clientèle ! C’était simple non ? Comment on avait pu laisser derrière nous cette conne de stagiaire ? Ne jamais faire confiance à personne, c’était la règle. Simple bon dieu !

Ses collaboratrices semblaient lire sans aucune difficulté ses pensées. Et il y en a une qui commençait à se liquéfier littéralement dansant d’un pied sur l’autre. N’en tenant plus, Claire, la responsable des soins, partit au trot vers le long couloir que la petite troupe avait arpenté quelques instants auparavant.

Merde le 13 ! Depuis le temps que personne n’avait mis un pied dans cette chambre ! On avait fini par l’oublier. Les souvenirs lui remontaient en tête au fur et à mesure de ses trottinements de plus en plus nerveux vers cette porte encore grande ouverte. Comment s’appelle-t-elle déjà ? Ah oui, on a enlevé le numéro sur la porte, c’était quand déjà ? Ça fait des années. Oh oui, au moins cinq ans. Merde et remerde. Lucienne, il me semble. Oui ça doit être Lucienne. Ça y est, ça me revient, Lucienne Ramsès. Drôle de nom. On pouvait pas laisser un numéro 13. Ça porte malheur et c’est pas vendeur. 13 c’est tout simplement pas possible. Et c’est vrai qu’avec les années on a souvent sauté cette chambre. La dame se débrouillait. Elle avait du bien et les factures étaient honorées et sa fille lui amenait à manger. Une bonne affaire cette Lucienne quand on y pense. Mais c’est vrai que ça fait un moment qu’on ne voit plus sa fille. Un bon moment. Et oui, ça me revient, Simone en parlait. Et Ali lui a répondu qu’elle était morte. Il avait vu son nom dans le journal local “La Gartempe Libre” il y a des années. Mais depuis ces années, Lucienne…Et cette conne de stagiaire, pourquoi a-t-elle poussé cette putain de porte ?

En se précipitant dans la chambre 13 elle heurta violemment l’épaule de Sylvie, l’aide soignante de l’étage, qui avait laissé la toilette de Marcel qui n’arrêtait pas de lui pincer les fesses. Ras le bol du père Marcel. Quel vieux dégueulasse.

Essoufflée par les 200 m de couloir, Sylvie alertée par les hurlements de la stagiaire s’était précipitée. Qu’est ce que c’était que cette merde tout à coup ? Il lui restait encore vingt toilettes avant midi. Quel bordel ! Manquait plus que ça. Et au regard de la responsable des soins elle compris que sa carrière aux “Immortelles” ne le serait pas.

Les deux femmes intriguées s’approchèrent du lit. Recroquevillée et comme momifiée, Lucienne, les regardait de ses yeux vitreux. Sa peau parcheminée était toute sèche sous une épaisse gangue de couleur marron. L’odeur douceâtre, c’était elle. En soulevant le drap qui était comme collé au corps de la malheureuse, elles purent voir que cette espèce d’argile qui la couvrait entièrement semblait s’être écoulée de sa super protection 48 h des laboratoires Couchen’or. Mais là, les 48 h semblaient être largement dépassées. Ce n’était plus des heures ni des semaines, même pas des mois. On allait compter en années. Les deux femmes tremblantes étaient muettes. Elles s’effondrèrent de concert dans l’unique fauteuil de la chambre inutilisé depuis des années. Une mamie momifiée dans ses excréments depuis des années. La même vision les envahit. Le titre de “la Gartempe Libre” demain. LA MAMIE MOMIE.

Et un jour d’inspection ! Pour la merde, on était dedans jusqu’au cou !

Leurs noires pensées furent bientôt bousculées par des voix et des bruits de pas qui s’approchaient. La directrice semblait plus discrète. C’était la stagiaire qui racontait son histoire en boucle. Prise d’une envie pressante, elle avait lâché la petite troupe qui se rendait à la salle à manger quelques instants auparavant. A la recherche de toilettes, cette porte anonyme d’où semblait s’échapper une odeur subtile de WC malpropres l’avait attirée et c’est là qu’en la poussant elle fit la sinistre découverte. Elle avait failli tomber dans les pommes. C’est en hurlant qu’elle avait trouvé la force de quitter la chambre. Et quel hurlement. Même un adjudant de la coloniale n’aurait atteint cette force vocale pour se faire entendre dans les couloirs vides à des centaines de mètres.

Ne sachant que faire les deux inspecteurs battirent en retraite. Ils entrainèrent la stagiaire au Lion d’Or, conseillé par la directrice le matin même. C’est là qu’avaient lieu les réunions de travail avec les dirigeants du groupe Korpéa, leader du marché de l’or gris en France et dans le monde.  Une bien belle adresse. Il fallait faire le point avant de rentrer. Le rapport avait déjà été écrit avant leur départ. La routine quoi. Il fallait gagner du temps et s’organiser. Et l’EHPAD leur avait transmis tout ce dont ils avaient besoin. Il allait falloir tout reprendre et attendre les consignes du Président du Conseil Départemental. Aucun doute, les patrons de Korpéa avaient déjà dû le contacter. Soyons prudents, attendons les consignes se dirent-ils pendant que la stagiaire semblait comme endormie, sonnée par les évènements de la matinée.

Dès le lendemain, une conférence de presse impromptue du groupe Korpéa se tint dans une des salles du restaurant Le Lion d’Or réservée habituellement pour les mariages. Et c’est avec solennité que Javier Bretand annonça une série de mesures suite à l’affaire de la mamie momie. C’est là qu’on mesure l’efficacité d’un groupe privé de dimensions internationales. La réactivité exemplaire qui manque tant au secteur public paralysé par sa bureaucratie.

Des mesures qu’on pourrait dire révolutionnaires si on osait ce vocable :

–  Le groupe a changé de fournisseur de couches. Fini Couchen’or. Il était temps.

Claire, la responsable des soins, a été licenciée pour faute grave ainsi que l’unique aide-soignante des Immortelles, Sylvie.

Et surtout le groupe a décidé d’attaquer en justice, Amélie, la secrétaire qui avait manqué de professionnalisme en laissant sans surveillance l’inspectrice stagiaire. Impardonnable.

Korpéa se le doit pour son image et pour ses actionnaires” a déclaré avec emphase Javier Bretand à la fin de sa brillante intervention.

Dès le lendemain de ces mesures énergique le cours de Korpéa flambait de nouveau en bourse. Ouf !

Ah oui, on oubliait l’essentiel. L’EHPAD “Les Immortelles” a été rebaptisé “Les Pissenlits”.

Par la racine ?

J.C.

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Cette entrée a été publiée le 5 février 2022 par dans DROITS HUMAINS, EPHAD, ETAT POLICIER, FRANCE, PERSONNES AGEES, PROFITS.
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