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Professeurs : le plus beau métier du monde, vraiment ?

PAR Lauren Provost

Si le ministre de l’Education a choisi de s’occuper des vêtements des jeunes filles et des habits dits religieux afin de l’imposer comme discussion de la rentrée scolaire, ne tombons pas dans le panneau. Alors que 12 millions d’élèves retrouvent leurs établissements ce lundi, l’inquiétude principale c’est plutôt «abay’a pas de profs» que l’abaya tout court. Libération a toujours accordé une grande importance aux défis des enseignants et aux difficultés qu’ils rencontrent au quotidien. Nous voilà à documenter l’étape d’après : les postes d’enseignants non pourvus, et ce, dès la rentrée. On en comptait 4 000 en 2022, cette année ils sont plus de 3 000. De quoi rendre impossible à tenir la promesse du gouvernement d’«un professeur devant chaque élève».

Le désamour est devenu désertion d’un métier où passion et vocation ne suffisent plus. Celles et ceux qui jalousent les enseignants, leurs nombres d’heures de cours et leurs prétendues vacances à gogo peuvent postuler : l’éducation nationale recrute ! Avis aux détenteurs d’un bac +5, prêts à passer le concours et à accepter une rémunération proche du smic sans grande perspective d’évolution de carrière. Ils auront la chance de pouvoir remplir des missions en plus, pour gagner plus (c’est la grande nouveauté du «pacte»), à condition, toujours, d’accepter une affectation imposée dans leur académie ou sur tout le territoire (vous savez, ce qu’on voudrait imposer aux médecins, en vain)… Transmettre le savoir, c’est beau. Alors certains s’accrochent et y croient encore. Mais dans quelles conditions exercent-ils ? La France a les classes les plus chargées de l’Union européenne avec 26 élèves en moyenne au collège, contre moins de 21 chez ses voisins. Réduire le métier d’enseignant à des heures sup et à l’argent, c’est d’un triste… On vous l’accorde. Mais à force de discréditer cette fonction essentielle et ce service public et gratuit en France, nous en sommes arrivés là. «Dégraissé» et dénigré, le plus beau métier du monde est devenu un métier comme les autres. A revaloriser, dans tous les sens du terme.

PROFS Etre et avoir envie ?

Rémunération peu attractive, manque de reconnaissance, conditions de travail de plus en plus difficiles… A l’occasion de la rentrée ce lundi et alors que l’éducation nationale peine à recruter, retour sur les causes du désintérêt pour le «plus beau métier du monde».

PAR CÉCILE BOURGNEUF

Parents, rassurez-vous, tout va bien. Du moins sur le papier. «La rentrée a été préparée», martèle le tout nouveau ministre de l’Education nationale au moment où 12 millions d’élèves reprennent le chemin de l’école ce lundi. Gabriel Attal assure qu’il y aura bien «un professeur devant chaque élève». Maiscettegrande annonce d’Emmanuel Macron a tout de la fausse promesse. Il manquera déjà des profs – et d’autres personnels scolaires – à la rentrée, préviennent les syndicats. Ce qui n’augure rien de bon pour le reste de l’année. Car l’éducation nationale peine toujours à recruter des enseignants titulaires. Cet hiver, face au manque de candidats, les délais d’inscription aux concours ont été rallongés. Au final, plus de 3 100 postes n’ont pas été pourvus. Tout de même, c’est mieux que l’an dernier, se réjouit le ministre qui rappelle les 4 000 postes vacants de 2022. Sauf que cette pénurie s’expliquait en grande partie par la réforme de la formation. Les concours, placés à la fin du master 2 au lieu du master 1, avaient mécaniquement réduit le vivier de candidats.

Cette fois, pas d’excuse, et pourtant il manque toujours des profs. «La crise de recrutement persiste depuis plus d’une dizaine d’années et elle touche à la fois le premier degré, sur des logiques académiques, avec des territoires très déficitaires, et le second degré avec des disciplines plus concernées que d’autres (lire ci-contre), pointe Pierre Périer, sociologue et professeur de sciences de l’éducation à l’université Rennes-II. C’est désormais une crise plus structurelle que conjoncturelle qui porte sur le métier même d’enseignant.»

Vertigineuse chute

Terminée donc, l’image de plus beau métier du monde ? Les raisons de ce désamour sont logiques, à y regarder de plus près. Il y a d’abord la question des salaires, «centrale parce que le problème est particulièrement saillant en France avec un fort déclassement par rapport à d’autres pays de l’OCDE», remarque Xavier Pons, professeur en sciences de l’éducation. En 1980, un enseignant débutant gagnait 2,3 fois le smic, contre 1,2 en 2022, selon les calculs de l’économiste Lucas Chancel. Cette vertigineuse chute des salaires est liée au fait que le point d’indice, la valeur de base sur laquelle sont calculés les salaires des fonctionnaires, n’est plus indexé automatiquement sur l’inflation depuis quarante ans et a même été gelé quasi systématiquement pendant plus de dix ans.

Emmanuel Macron, qui fait de l’éducation son «domaine réservé», avait promis lors de la campagne présidentielle de l’entre-deux-tours une augmentation de 10 % pour tous les enseignants. Mais la moyenne tourne en réalité à 5,5 %, avec des milieux et fins de carrière bien moins cajolés que les autres : 95 euros net par mois après quatorze ans d’ancienneté contre 189 euros avec deux à quatre ans d’ancienneté. Après 2 000 euros net à leurs débuts, les profs devront tout de même attendre vingt-deux ans de carrière pour toucher un peu plus de 2 500 euros net. Pour afficher des hausses plus séduisantes, Gabriel Attal ajoute la récente revalorisation de 1,5 % du point d’indice de tous les agents de la fonction publique (et donc pas seulement des profs), ce qui lui permet d’annoncer des augmentations comprises entre 125 et 250 euros.

Les classes les plus chargées de l’UE

En réalité, une fois l’inflation prise en compte, ces revalorisations ne compenseront même pas les pertes de pouvoir d’achat de 70 % des enseignants du secondaire, estime le collectif Nos services publics, dans une étude publiée en avril. L’évolution de carrière des professeurs revient ainsi à «monter un escalator qui descend», illustre le collectif. On est loin du «choc d’attractivité» tant promis par le Président. «Les étudiants vont vite se rendre compte que les salaires ne sont pas au niveau, prévient Laurent Frajerman, professeur d’histoire et chercheur associé au Cerlis-Université de Paris Cité. On dit que les jeunes se projettent sur cinq à dix ans, mais beaucoup envisagent une carrière sur le long terme avec une garantie de l’emploi et un salaire qu’ils souhaitent voir augmenter régulièrement, ce qui ne correspond plus au métier envisagé par le ministère.» Et comme il faut un bac +5 pour passer le concours, au lieu d’un bac +3 avant 2010, les étudiants y réfléchissent à deux fois avant de se lancer.

«Ça a un impact parce que plus on avance dans les études, moins on a d’étudiants et donc moins de candidats aux concours, souligne Géraldine Farges, maîtresse de conférences en sciences de l’éducation et de l’information à l’université de Reims Champagne-Ardenne. A côté, les autres diplômés de même niveau ont des propositions de salaires plus intéressantes tout comme les enseignants d’autres pays européens à travail égal.» Fidèle à sa vision passéiste de l’éducation, le Président a proposé, vendredi, un retour à une formation des enseignants après le bac «comme avec les Ecoles normales» qui formaient les instituteurs à partir du XIXe siècle. Sans bagage universitaire donc. Une proposition forcément jugée «dégradante» par les syndicats.

La question des salaires est essentielle, mais elle va de pair avec les conditions d’exercice du métier qui peuvent être particulièrement difficiles dès les premières années. En fonction des vœux formulés et des points de barème liés à leur place au concours et à leur situation personnelle (pacs, handicap…), les nouveaux profs sont affectés dans n’importe quelle école de leur académie tandis que les enseignants du second degré peuvent être envoyés n’importe où en France, en particulier dans les académies réputées les plus difficiles. Il y a de quoi être découragé quand on sait que son futur lycée sera à l’autre bout de la France et qu’il faudra des années pour parvenir à bouger ensuite. «Beaucoup d’enseignants sont attachés à ce système qui garantit d’avoir des enseignants qualifiés et bien formés sur tout le territoire, précise Géraldine Farges. C’est un beau projet mais cela peut rebuter plus d’un candidat, encore plus avec un niveau d’étude élevé qui multiplie les chances d’être dans une phase d’installation familiale.»

Sans compter tous les frais de transport et d’hébergement qui grèvent un budget et qui ne sont que très partiellement, voire pas du tout pris en charge, comme le raconte Manon (lire page 5). A Paris, par exemple, les indemnités logements sont dérisoires par rapport au surcoût que cela représente.

Il y a aussi le travail en lui-même, intense. Avec d’abord l’épreuve tant redoutée de la gestion de classe, un métier à part entière auquel les néotitulaires se disent toujours très mal préparés. D’autant plus qu’il y a un paquet de jeunes face à eux. La France a les classes les plus chargées de l’Union européenne avec 26 élèves en moyenne au collège, contre moins de 21 dans tous les autres pays. Et il y a tout le travail en dehors de la classe. Cours et devoirs à préparer, copies à corriger, réunions, liens avec les parents, travail administratif, adaptation aux besoins particuliers des élèves, implications dans d’autres projets… la moitié des enseignants déclare travailler 43 heures par semaine et bosser au moins 34 jours sur leurs 16 semaines de congé, selon une étude de la Depp, le service statistique de l’éducation nationale. «Les enquêtes réalisées auprès d’étudiants en licence qui font des stages en établissement scolaire montrent qu’ils sont à chaque fois surpris, et fatigués, par la quantité de travail à faire après les cours, le soir, le week-end et pendant les vacances. Même si cette charge de travail est anticipée, elle ne l’est pas à la hauteur de ce qu’elle représente», indique Géraldine Farges.

«Des profs, mais des profs moins qualifiés»

D’autant plus que les profs souffrent d’un sacré manque de reconnaissance. Ils sont nombreux à manquer de soutien et de valorisation de l’institution. A commencer par le silence de l’éducation nationale face aux violences subies de la part d’élèves ou de parents. Et gare à celui ou celle qui ose émettre la moindre critique au risque de le payer fort dans son évolution de carrière. Les enseignants se sentent de plus en plus considérés comme de simples exécutants qui doivent appliquer sans sourciller les réformes en cascade et les injonctions des ministres qui se succèdent. «Ils se sentent dépossédés de l’autonomie dont ils ont besoin au regard de la diversité des élèves. Et cela ne correspond pas à la hauteur de leur qualification», regrette Pierre Périer.

A cela s’ajoute un «prof bashing» constant sur ces «feignasses» qui auraient trop de vacances, remâcheraient bêtement leurs cours et multiplieraient les arrêts maladie. «Ça fait longtemps que la profession n’est plus valorisée, ni glorifiée. L’intérêt politique à utiliser la défiance d’une partie de la population envers les enseignants pour éviter qu’elle ne soutienne ses revendications salariales remonte déjà aux années 2000», constate Laurent Frajerman. C’est exactement la logique du «pacte» mis en place à la rentrée. Pour gagner plus, le gouvernement demande aux profs de travailler plus, en s’engageant sur toute l’année scolaire à remplir de nouvelles missions, à condition d’assurer en priorité les remplacements de courte durée. S’ils refusent, cela leur retombera forcément dessus dans l’opinion publique. Comme s’ils étaient responsables du manque de personnel.

«des contractuels plus précaires»

L’image du métier est sacrément ternie et cela dans un système éducatif français considéré comme en perte de vitesse, comme le rappelle tous les trois ans l’étude de l’OCDE Pisa qui compare les performances des élèves dans 80 pays. «Les enseignants peuvent avoir le sentiment d’être les agents d’un système peu performant et de plus en plus inégalitaire», complète Pierre Périer. Ce qui n’invite pas à embrasser la carrière. Pourtant, il va y avoir des besoins. Avec la baisse démographique, les effectifs du primaire décroissent depuis 2016, ce qui arrivera aussi plus fortement dans le secondaire d’ici trois ans. Mais la France devra tout de même recruter près de 330 000 enseignants d’ici à 2030, surtout pour compenser les départs en retraite selon la direction des statistiques du ministère du Travail. La Dares table sur 261 000 jeunes enseignants qui débuteraient dans le métier avec 68 000 postes non pourvus. S’ils représentent aujourd’hui une faible proportion des enseignants (1 % des effectifs dans le primaire et 8 % dans le secondaire), l’embauche des contractuels se multiplie et a toutes les chances de se généraliser.

«Il y a déjà eu des crises de recrutement mais elles étaient jalonnées de plans de titularisation, observe Laurent Frajerman. Ce qui change aujourd’hui, c’est cette volonté de modifier le modèle de professionnalité enseignante en recrutant dans l’urgence des contractuels moins formés et plus précaires qui restent contractuels. Le risque est grand de voir deux corps enseignants cohabiter.» Preuve en est cette rentrée, avec la reconduction de plus de 90 % des contractuels. «A l’avenir, on trouvera peut-être toujours des profs, mais des profs moins qualifiés, moins intégrés, qui pourront quitter leur établissement ou changer plus vite de métier, conclut Périer. On peut toujours trouver des gens pour s’occuper des jeunes, mais pour enseigner et prendre en charge efficacement leur émancipation, c’est autre chose.»

Alerte rouge sur les mathématiques et l’allemand

Dans certaines filières, la perspective de l’enseignement n’attire plus les étudiants. Parallèlement, des académies aux conditions de travail plus dures que les autres sont désertées.

ELSA MAUDET

Cette année encore, certains territoires et disciplines ont été boudés par les aspirants professeurs. Dans le premier degré, c’est-à-dire les écoles primaires, où les concours se passent par académies, celles de Créteil, Versailles, de Guyane et de Mayotte ont recruté moins d’enseignants qu’il n’y avait de postes ouverts. A Créteil et Versailles, qui réunissent tous les départements d’Ile-de-France hors Paris, ça fait une dizaine d’années que ça dure. Depuis 2016, l’académie de Créteil, qui englobe la Seine-Saint-Denis, compte même chaque année moins de candidats admissibles (donc pas encore admis) que de postes. A Versailles, c’est parfois un peu plus, parfois un peu moins, mais pas suffisant pour constituer un réel vivier lors des oraux.

«Manque de droits».«Les conditions de travail sont très complexes dans ces écoles. Ça demande un engagement très important, même psychologiquement. Quand on enseigne dans un établissement de la Seine-Saint-Denis, on ne ressort pas le soir de la même façon que d’un établissement du centre de Paris, parce qu’on rencontre des enfants qui sont dans de grandes souffrances, note Guislaine David, porte-parole du Snuipp-FSU, le syndicat majoritaire chez les enseignants d’école primaire. Depuis quelque temps, on remarque que, comme il y a une pénurie d’enseignants sur ces académies, une bonne partie des droits des personnels ne sont pas respectés. On leur refuse un temps partiel pour souffler un peu, une absence pour emmener leur enfant à un rendez-vous chez un spécialiste ou pour assister à des obsèques. Les collègues savent que, s’ils vont s’installer dans ces endroits, ils vont être obligés de subir ce manque de droits.» Et le système de mutation de l’éducation nationale n’aide pas. «On sait que si on est recruté dans ces académies, on aura du mal à en sortir. Il faut plus de vingt ans pour quitter celle de Créteil», éclaire la syndicaliste.

Dans le second degré, c’est-à-dire les collèges et les lycées, les concours se passent par matières. Cette année, les mathématiques, la physique-chimie, l’allemand, l’anglais, l’espagnol, les lettres et l’éducation musicale ont recruté moins de candidats qu’il y avait de postes ouverts au Capes. Un classique pour les maths et l’allemand, notamment. «Il y a globalement une baisse du vivier d’élèves scientifiques et les cursus d’études et de métiers qui s’offrent à eux sont très variés (ingénierie, mathématiques, postes dans la finance…)», indique Claire Piolti-Lamorthe, présidente de l’Association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public. Des métiers qui offrent, en outre, des rémunérations bien plus intéressantes que celles des enseignants.

«Classes bilangues». Du côté de l’allemand, c’est un peu le serpent qui se mord la queue. «En 5e, on a toute une classe d’âge qui fait deux langues, et 75 % font de l’espagnol. Comme il y a une seule deuxième langue, si on choisit l’espagnol, ça se développe au détriment de l’allemand», analyse Thérèse Clerc, présidente de l’Association pour le développement de l’enseignement de l’allemand en France. Or moins les adolescents apprennent l’allemand, moins ils peuvent ensuite prétendre l’enseigner.

«Le ministère mise sur la demande en disant : s’il y a des élèves, on fournira l’offre. Nous, on dit que l’allemand a besoin d’une offre pérenne et de qualité. C’est pour ça qu’on défend les classes bilangues anglais-allemand et qu’on demande un élargissement de leur implantation. Ça ne va pas de soi pour les élèves et leurs familles d’apprendre l’allemand, donc il faut une offre spécifique pour les attirer, plaide Thérèse Clerc. On est persuadés qu’il y a des besoins en germanistes. L’écosystème franco-allemand est riche, quelqu’un qui parle bien allemand a des opportunités professionnelles intéressantes.»

Dans le primaire comme dans le secondaire, la piste suggérée par nos interlocutrices pour rendre ces académies et disciplines plus attractives est la même : «Faire des prérecrutements, c’est-à-dire payer les étudiants pendant leurs années d’études, avec un salaire ou une indemnité qui leur permet de passer le concours, suivre leurs études et les fait rester sur le terrain», précise Guislaine David. Emmanuel Macron, lui, a suggéré lors d’un déplacement à Orange (Vaucluse) vendredi, de «complètement changer le système de recrutement de nos enseignants», avec «une formation dès l’après-bac». Une piste que rejettent la plupart des syndicats, qui craignent notamment une baisse du niveau de qualification des professeurs.

Abaya : la douteuse opération de com du cabinet d’Attal

PAR CÉCILE BOURGNEUF JOURNALISTE AU SERVICE SOCIÉTÉ

En fin de journée samedi, ce texto : «Bonjour, si vous avez prévu de faire un reportage dans un établissement lundi, sachez que nous avons ouvert les portes de huit établissements partout en France qui sont confrontés au problème de l’abaya. Dites-moi si vous êtes intéressée.» Ainsi, ce message, qui vient du cabinet du ministre de l’Education nationale, invite, pour ne pas dire incite, les médias à suivre la rentrée scolaire de 12 millions d’élèves par le prisme de quelques jeunes filles portant l’abaya, cette tenue traditionnelle couvrant le corps venue du Moyen-Orient et que Gabriel Attal a décidé d’interdire dès ce lundi.

Quelque 150 établissements sur près de 60 000 sont concernés sur tout le territoire, selon une note des services de l’Etat. Quelque 150, et ce devrait être LE sujet de la rentrée ? Bien plus important que le manque de profs ou le harcèlement scolaire ? Gabriel Attal savait très bien ce qu’il faisait en évoquant cette interdiction au journal de 20 heures de TF1 le 27 août, à la veille de sa première conférence de rentrée. Le ton était donné, dans la droite ligne du Président. Que ne faut-il pas faire pour récupérer des voix à l’extrême droite ! En bon communicant, le ministre avait le lendemain presque rassuré les journalistes avec un ton moins rétrograde que celui tenu quelques jours plus tôt par un chef de l’Etat obsédé par sa vision d’une école en perdition qui devrait retrouver toute son autorité perdue.

Prudent, Gabriel Attal avait déroulé la rhétorique sur l’importance des fondamentaux sans insister sur l’autorité, sans revenir sur son idée d’expérimenter les uniformes (qui n’ont jamais été obligatoires en France) et en balayant rapidement la question des abayas. Et il avait joué au démineur en assurant que les élèves seraient accueillis «sans stigmatisation» et que ce sujet, «qui peut faire l’objet d’une instrumentalisation politique», doit au contraire «rassembler». Aucune stigmatisation, vraiment, quand on fait de ce sujet un marqueur de sa politique en sachant pertinemment qu’il électrisera les débats parce que personne dans ce pays n’est capable de parler de laïcité sans que cela ne vise à chaque fois la même religion ?

Le gouvernement veut lutter contre le communautarisme ? Eh bien qu’il agisse sur la mixité sociale, ce sera bien plus efficace, plutôt que d’instaurer des règles sans fin. Le même débat se tenait en 1905 ! Au moment de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, son rapporteur, Aristide Briand, avait rétorqué à ceux qui voulaient y inscrire l’interdiction du port de la soutane : «Pensez bien que l’imagination combinée des tailleurs et des curés feront qu’ils arriveront toujours à trouver un signe distinctif.» L’histoire sert rarement de leçon.

Alors qu’il faut habituellement plusieurs jours pour obtenir (quand ça marche) des autorisations de reportage dans les établissements scolaires, tout à coup, c’est portes ouvertes du jour au lendemain. Ah, mais pas partout ! Seulement dans les collèges et lycées «confrontés au problème de l’abaya». Mais il n’y a aucune stigmatisation, non non, quand on propose aux journalistes d’aller poursuivre des jeunes filles stressées en ce premier jour d’école juste pour leur faire parler de leur tenue vestimentaire. Comment vont se sentir celles qui la portent (pour des questions religieuses, culturelles, ou parfois aussi pour cacher leurs corps complexés d’ados, faut-il le rappeler ?) face aux caméras et micros tendus ? Dimanche, veille de rentrée, la Première ministre, Elisabeth Borne, en remettait une couche sur le sujet : «Il n’y a aucune stigmatisation. Chacun de nos concitoyens, quelle que soit sa religion, a toute sa place dans notre pays.» Ces belles paroles ont été prononcées quelques heures seulement après que le cabinet de son ministre de l’Education nationale a invité les journalistes à aller voir des jeunes filles qui, bien entendu, ne seront ni pointées du doigt ni stigmatisées.

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