Depuis le début de l’année, le nombre de morts est en nette hausse par rapport à la même période de 2025. Samedi 4 avril, au moins soixante-dix personnes ont péri dans le naufrage de leur embarcation, partie de Libye. Trente-deux ont été secourues et débarquées à Lampedusa.
LeLe chaos qui s’empare du monde – notamment les guerres au Moyen-Orient – peut faire oublier l’autre drame qui se déroule aux portes de l’Europe : celui de femmes, d’hommes et d’enfants contraint·es de tout quitter, du jour au lendemain, pour tenter de trouver refuge en Europe, par leurs propres moyens, faute de voies légales et de délivrance de visas humanitaires.
Jeudi 9 avril, au moins quatre personnes ont perdu la vie en tentant la traversée vers le Royaume-Uni depuis Équihen-Plage, dans le Pas-de-Calais, lors d’une fenêtre météo favorable. Cinq jours plus tôt, samedi 4 avril, au moins 70 exilé·es ont aussi péri à plus de 1 000 kilomètres de là, en Méditerranée centrale, après le naufrage de leur bateau, parti des côtes libyennes.
L’embarcation en bois, surchargée (comme souvent lors de ces traversées, car les passeurs installent un maximum de monde à bord pour rentabiliser les « trajets »), s’est retournée en mer à cause des mauvaises conditions météo. L’ONG Sea Watch International, dont l’avion de reconnaissance Seabird 2 patrouillait la zone pour repérer d’éventuelles embarcations en détresse et contribuer à des sauvetages (tout comme Pilotes volontaires), a dit être « horrifiée ». « Environ 71 personnes se sont probablement noyées en Méditerranée. Hier, notre avion a repéré une embarcation : une quinzaine de personnes s’accrochaient désespérément à la coque, d’autres étaient à l’eau », a-t-elle écrit sur le réseau social X le 5 avril.

Les images sont terrifiantes. On y voit plusieurs personnes recroquevillées sur la coque du bateau retourné, à moitié enseveli par les eaux, tandis que des « corps sans vie » – tels que les a identifiés l’ONG – semblent flotter à la surface. L’avion de reconnaissance a également filmé le sauvetage opéré par un navire marchand. C’est à eux, lorsqu’ils l’acceptent, et aux ONG ayant fait le choix d’affréter un navire humanitaire en Méditerranée centrale que revient l’obligation de secourir les exilé·es en détresse. Les trente-deux survivants ont été conduits à Lampedusa, en Italie.
L’Union européenne (UE) n’a en effet plus aucun navire en mer depuis la fin de l’opération de sauvetage « Mare Nostrum », puis des opérations de surveillance des frontières qui ont suivi, surnommées « Triton » et « Sophia ».
Depuis, les garde-côtes libyens, de même que la création de la zone libyenne de recherche et de secours (nommée SAR, pour « Search and Rescue »), ont été financés par l’UE et ont pour rôle d’empêcher les personnes migrantes d’atteindre l’Europe, et l’Italie en particulier.
Peu importe s’ils interceptent des bateaux pour refouler leurs passagers et passagères vers une zone considérée comme non « sûre » (en Libye, les exilé·es sont victimes d’enlèvement, de détention arbitraire, de torture, de violences sexuelles ou d’esclavage), peu importe si ces refoulements donnent lieu à des drames, et peu importe si les gardes-côtes ouvrent le feu sur des navires humanitaires.
La réalité est pourtant simple : personne n’empêchera quiconque de migrer, et beaucoup des concerné·es affirment préférer mourir en mer plutôt que de devoir retourner dans leur pays d’origine ou en Libye.
Résultat : le nombre de morts en Méditerranée enregistre une forte hausse par rapport à l’an dernier durant la même période, comme l’a souligné l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Plus de 180 personnes ont perdu la vie ou sont portées disparues « à la suite des derniers naufrages en Méditerranée », portant le nombre total de décès en 2026 « à près de 1 000 », a-t-elle alerté dans un communiqué le 7 avril. Cela en fait « l’un des débuts d’année les plus meurtriers depuis 2014 ». Le 1er avril, au large de l’Italie, dix-neuf personnes ont été retrouvées mortes à bord d’une embarcation partie elle aussi de Libye. Une partie des survivant·es étaient dans un état critique.
Pour la seule route de la Méditerranée centrale, ce sont près de 765 personnes qui ont péri depuis le début d’année, 460 de plus qu’à la même période en 2025. « Une augmentation de plus de 150 % », déplore l’OIM. Amy Pope, directrice générale de l’organisation, a estimé que « ces tragédies montrent que beaucoup trop de personnes continuent de risquer leur vie sur des itinéraires dangereux » et que « sauver des vies » devait être la « priorité absolue ».
« Nous avons également besoin d’efforts collectifs plus soutenus pour empêcher les trafiquants et passeurs d’exploiter les personnes vulnérables, et pour développer des voies de migration sûres et régulières – afin que personne ne soit jamais contraint d’entreprendre ces voyages mortels », a-t-elle aussi rappelé, rejoignant un certain nombre de chercheuses, chercheurs et d’ONG encourageant la création de voies légales de migration.
Riad, ancien sauveteur de Médecins sans frontières et de SOS Méditerranée, décrit un « ensemble de facteurs conduisant à augmenter le nombre de décès » : « Certains sont à l’origine des migrations, comme les conflits et les situations de crise dans le monde, et d’autres sont liés au durcissement des lois en Italie pour entraver le travail des ONG, et au manque de volonté de l’UE pour agir. »
Il décrit une mer Méditerranée centrale vidée de ses bateaux de sauvetage, entre des ONG éloignées des zones où les embarcations en détresse peuvent être repérées (l’Italie les contraint à débarquer les rescapé·es beaucoup plus loin et interdit de procéder à plusieurs sauvetages d’affilée) et des navires humanitaires retenus à terre durant des semaines, voire des mois.
On ne peut pas pleurer les Français qui meurent dans des circonstances graves, et laisser d’autres personnes mourir en mer chaque jour.
Moussoni, réfugié en France
Fin mars, le navire humanitaire Sea-Watch 5 était retenu par les autorités italiennes pour une durée de vingt jours après avoir secouru 93 personnes en mer et refusé de communiquer avec le centre de secours libyen. Il s’agissait de la quatrième détention de navire depuis décembre 2025.
« Les autorités italiennes ont imposé des détentions à des navires pour une durée totale de cent quinze jours, ce qui a entraîné une réduction significative des capacités de sauvetage en Méditerranée centrale », a dénoncé l’ONG SOS Humanity. « C’est une façon de décourager les ONG, et ça marche, reprend l’ancien sauveteur. Certaines ont baissé les bras et font de moins en moins de missions en Méditerranée. » Quant à l’UE, tacle-t-il, « elle a complètement zappé la question migratoire en Méditerranée ».
Secouru en mer après être passé par la Libye en 2021, Moussoni, dont nous avons raconté l’histoire depuis, y voit « du racisme » : « On banalise la mort pour certaines personnes. C’est devenu une actualité, on l’entend et on passe à autre chose, alors que ce sont des vies humaines. Aucune âme n’est supérieure à une autre. On ne peut pas pleurer les Français qui meurent dans des circonstances graves, et laisser d’autres personnes mourir en mer chaque jour. »
Si l’Europe est réellement une terre d’asile et des droits humains, poursuit-il, « laisser des tragédies pareilles perdurer est honteux ». Pour lui, il s’agit d’une « stratégie de l’Europe pour dissuader les départs », mais « ça n’arrêtera pas les gens, car ils n’ont plus d’espoir ».
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À 21 ans, Moussoni estime être un « survivant ». « Quand on part, on sait que la mort nous attend. Je l’ai vécu, j’ai vu ma vie défiler devant moi, ce n’est pas quelque chose que j’ai vu à la télé. » Il se souvient de ce compagnon de route, rencontré durant son parcours migratoire, et qui n’a pas survécu. Il a ensuite reçu une photo de son corps, qu’il a gardée. « Quand je la regarde, ça me montre d’où je viens, ce que j’ai traversé et la chance que j’ai eue. Beaucoup d’entre nous ont perdu un parent ou un proche, qui ont disparu en mer ou on ne sait où. » En refusant de leur porter secours ou en entravant l’action des ONG pour ce faire, « l’Europe se rend coupable », conclut-il.
« Cette réalité, que nous ne pouvons pas accepter, est le résultat direct d’une décennie de politiques européennes visant à priver d’assistance et de moyens de sauvetage les personnes qui traversent la Méditerranée, au mépris délibéré de leur droit à être sauvées et protégées », a dénoncé Soazic Dupuy, directrice des opérations de l’ONG SOS Méditerranée, dont le navire humanitaire, l’Ocean Viking, a déjà sauvé 42 831 personnes.
Elle invite les États à respecter leurs obligations légales « en rétablissant un mécanisme de recherche et de sauvetage [dirigé par l’UE] en Méditerranée centrale », et « exige que le gouvernement italien cesse les obstructions » aux opérations menées par les ONG, notamment les « immobilisations arbitraires » de navires.