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Racisme et tags fascistes : les lycées en proie à la banalisation des idées d’extrême droite !

Dans plusieurs établissements du second degré, les références issues de la fachosphère et les actes à caractère raciste se multiplient. Circulation d’exemplaires de « Mein Kampf », croix celtiques, insultes haineuses, islamophobie… Les syndicats donnent l’alerte.

Prisca Borrel Médiapart

QuandQuand il a aperçu la couverture orange et les lettres gothiques dépasser du sac à dos d’un élève, Antoine Bedin a pris peur. À la place du livre Matin brun de Franck Pavloff, étudié ce jour-là, un vieil exemplaire de Mein Kampf« Ça m’a estomaqué », se souvient le professeur d’histoire, qui enseignait dans un lycée d’Ambérieu-en-Bugey (Ain), cette année de 2025.

« J’ai immédiatement pris rendez-vous avec le chef d’établissement. L’élève a dit que c’était pour se cultiver, qu’il fallait connaître son adversaire… J’ai compris après coup que des lycéens faisaient tourner cet exemplaire entre eux, et le partageaient avec un groupe d’élèves du lycée voisin, dont le gymnase a aussi été tagué de croix celtiques et de croix gammées. Pour eux, ce livre était une sorte de totem », résume l’enseignant, également à la CGT Éduc’action du département. 

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Des tags fascistes retrouvés dans des lycées. © Document Mediapart

Loin d’être hermétiques au climat nauséabond qui traverse le pays, les établissements scolaires subissent de plein fouet la montée en puissance des discours d’extrême droite. À certains endroits, les symboles fascistes pullulent, quand, dans d’autres lieux, on dénonce des insultes racistes ou des comportements islamophobes.

« Il y a toujours eu quelques petits commentaires mais là, on a l’impression que ça prend de l’ampleur. La parole s’est décomplexée, tant du côté des élèves que des collègues », constate Marie-Alix de Richemont, secrétaire générale de la CGT Éduc’Action dans l’Ain.

Dans le lycée d’Ambérieu-en-Bugey, Antoine Bedin raconte ainsi avoir fait cours devant des classes coupées en deux, « comme une raie tracée au milieu du crâne ». « D’un côté, il y avait un groupe de Blancs, de l’autre une majorité d’élèves racisés. » Et quand il abordait le sujet du nazisme et d’Adolf Hitler, un « Tonton H » fusait quasi systématiquement dans la salle. « Je pense qu’ils ne voyaient pas le mal. Ce surnom [relayé par les militants néonazis sur les réseaux sociaux – ndlr] s’est banalisé et, dans la classe, tout le monde le connaissait. C’est devenu un phénomène de pop culture. »

Codes suprémacistes

Après que des exemplaires de Mein Kampf ont circulé dans trois établissements distincts, le syndicat enseignant de l’Ain a lancé son propre protocole. « Aujourd’hui, nous recommandons aux collègues de prévenir la direction, mais aussi l’assistante sociale de l’établissement, parce que c’est elle qui a la main sur la protection de l’enfance. Que des mineurs soient exposés à ce type de propagande politique, c’est inquiétant », ajoute Marie-Alix de Richemont.

Au-delà des frontières de ce département, plusieurs établissements du sud de la France ont vu des tags fascistes tracés sur leurs murs. En septembre 2025, après avoir constaté une salve de croix celtiques dans les toilettes du lycée Pompidou, à Castelnau-le-Lez (Hérault), une poignée d’élèves s’est regroupée en collectif. Parmi les graffitis, le slogan « Europe, jeunesse, révolution » attribué au groupuscule néonazi Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR), ressuscité dans les années 2010 et dissous en 2013 après la mort du militant antifasciste Clément Méric dans une rixe avec des skinheads.

« On a monté notre lutte au sein du lycée. On s’est chargés de recouvrir les tags »,raconte un lycéen, qui avait déjà relevé des insultes « antigauchistes » et des cris de singe au passage d’élèves racisé·es. « Autour du lycée, on a aussi retrouvé des stickers des Jeunes d’Oc et d’Argos [deux émanations du groupuscule Génération identitaire, aujourd’hui dissous – ndlr]» Une situation « d’une gravité absolue », estime l’académie de Montpellier, qui affirme avoir déposé plainte auprès de la gendarmerie.

À Auch (Gers), des élèves du lycée Le Garros ont signalé des tags similaires, mais aussi les nombres « 83 » (en référence aux initiales du sigle de l’expression néonazie « Heil Christ ») et « 14 » (en référence aux quatorze mots d’une phrase du néonazi David Lane sur l’avenir des enfants blancs), des codes suprémacistes venus d’outre-Atlantique.

Dénonciation calomnieuse

Du côté des personnels, la banalisation des discours d’extrême droite fait aussi d’importants dégâts. À Montpellier (Hérault), les agent·es de confession musulmane du lycée Léonard-de-Vinci auraient été la cible d’une série d’attaques. En juin 2025, les tensions internes se sont cristallisées autour de l’Aïd, fête pour laquelle, habituellement, une dizaine d’agent·es (sur vingt-quatre au total) demandent une autorisation spéciale d’absence (ASA), prévue dans les textes qui régissent l’Éducation nationale.

Mais, cette année-là, une dizaine de personnes non musulmanes avaient fait de même en guise de protestation, ce jour n’étant pas systématiquement soumis à récupération… « Ils ont dit que ce n’était pas normal, que c’était du racisme anti-Blancs. Le proviseur n’a pas eu le choix, il a refusé toutes les ASA »,expliqueune agente, sous couvert d’anonymat. « Les profs étaient en colère parce qu’ils ont été soumis au même refus. Certains d’entre eux sont là depuis dix ou quinze ans, et ils n’avaient jamais vu ça. »

C’est comme si j’avais pris un coup de couteau dans le ventre. Ça m’a anéantie.

Une agente dans un lycée de Montpellier

Le ton est encore monté d’un cran le 6 juin, quand une des agent·es a fait l’objet d’une dénonciation calomnieuse pour une prétendue abaya, cette robe traditionnelle musulmane interdite dans les établissements scolaires depuis 2023 au nom de la laïcité. « Ce jour-là, je m’étais faite belle parce que j’allais rejoindre mes proches directement après le travail, pour la fête de l’Aïd. C’était une robe cintrée, légèrement près du corps, avec un kimono marron », se souvient l’agente.

« La personne qui m’a dénoncée n’est même pas venue me voir ; c’est le proviseur qui m’a prévenue quand il est venu vérifier ma tenue. » Le chef d’établissement ira même jusqu’à la prendre en photo « de face et de dos », pour se prémunir contre d’éventuelles suites. « C’était pour me protéger », précise la fonctionnaire, qui s’est néanmoins sentie humiliée par les accusations de sa collègue. « C’est comme si j’avais pris un coup de couteau dans le ventre. Ça m’a anéantie », confie-t-elle. Choquée par l’épisode, elle a été arrêtée pendant plusieurs semaines pour raisons de santé et l’événement a été déclaré en accident de service. Contacté, le chef d’établissement du lycée Léonard-de-Vinci n’a pas donné suite.

En novembre dernier, SUD Collectivités territoriales, SUD Éducation et la CGT Éduc’action ont rassemblé une vingtaine de professeur·es et de personnels du lycée de Léonard-de-Vinci pour une heure d’information intersyndicale dédiée au racisme et aux discriminations. « Certains enseignants se sont remis en question parce qu’ils n’avaient pas vu la souffrance des agents. Ils se sont excusés auprès d’eux, c’était très intense », expliquent les porte-parole de SUD et de la CGT. Trois personnes ont néanmoins quitté la salle après avoir pointé, à nouveau, un prétendu racisme anti-Blancs.

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12 octobre 2025

Du côté de la région, qui gère les bâtiments et l’emploi des fonctionnaires territoriaux, on a d’abord accusé l’organisation syndicale de « dresser les agents les uns contre les autres », avant de relativiser à demi-mot. « Il y avait des problèmes relationnels. On a dû déplacer la cheffe. Mais il s’avère qu’on n’avait pas les éléments concrets. On n’est pas juristes, et il n’y a pas eu de plainte », tempère l’élu à l’éducation Kamel Chibli. Ces derniers jours, une enquête interne a néanmoins été diligentée à la demande du chef d’établissement. Selon la région, tous les agents et agentes devraient être reçus par le service des ressources humaines.

Vu l’ampleur du phénomène dans plusieurs établissements de la région, SUD Collectivités territoriales a cependant adressé une lettre ouverte à la présidente de la collectivité Carole Delga, relayée par Le Poing, pour réclamer une réponse adaptée et des plaintes systématiques en cas de tag fasciste. Sans retour pour le moment. « Nous voulons des sanctions ouvertes, sinon les victimes ne seront pas encouragées à parler », expliquent les porte-parole du syndicat, qui a également donné l’alerte après une insulte négrophobe entre adultes dans un lycée d’Argelès-sur-Mer (Pyrénées-Orientales).

Pendant ce temps, dans les couloirs des établissements, les tracts antifascistes des syndicats sont régulièrement enlevés, sous couvert de « neutralité politique », voire arrachés. Comme au lycée Léonard-de-Vinci, malgré une vitrine fermée à clé. « On est à un moment de bascule »,regrette Ramadan Aboudou, responsable du Snes-FSU pour l’académie d’Aix-Marseille, qui relève des situations comparables dans son secteur. « Dans les lycées, les organisations syndicales sont le dernier bastion en lutte. Ne rien faire, c’est collaborer. »

Prisca Borrel

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Cette entrée a été publiée le 15 avril 2026 par dans FASCISME.

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