Le camp présidentiel pensait agir vite pour étendre les dérogations de travail le 1er-Mai. Mais la mobilisation des syndicats et les menaces de censure de la gauche ont eu raison de cette proposition de loi : à un an de la présidentielle, le premier ministre préfère ne pas crisper.
Mathieu Dejean et Cécile Hautefeuille
LaLa tactique n’était finalement pas la bonne. En déposant, vendredi 10 avril, une motion de rejet de la proposition de loi portant sur le travail le 1er-Mai, les député·es macronistes pensaient faire un coup stratégique : envoyer le texte en commission mixte paritaire (CMP) et le voir rapidement adopté, en s’évitant le débat parlementaire.
C’est raté : face à la fronde des syndicats, unis et vent debout, le gouvernement a définitivement renoncé, lundi 13 avril, à convoquer cette CMP et donc à voir la loi entrer en vigueur dès cette année.
Après avoir reçu pendant une heure trente les huit organisations syndicales (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa, Solidaires et FSU), le ministre du travail Jean-Pierre Farandou a renvoyé le sujet « au dialogue social de branche » et plaidé pour plus de temps, nécessaire selon lui à la négociation.
« Le gouvernement est conscient de la sensibilité particulière de ce sujet », a aussi indiqué le ministre, laissant la porte ouverte à quelques « dérogations » possibles à partir de 2027. Le parcours législatif de la proposition de loi s’achève dans cette impasse.
« La mobilisation paye : le 1er-Mai est et restera férié, chômé et payé ! », s’est félicitée la CGT dans un communiqué, publié en début de soirée. « Nous avons quitté le monde des mythos de Gabriel Attal », a aussi ironisé, devant la presse, sa secrétaire générale Sophie Binet, en référence aux arguments du président du groupe Renaissance qui avait porté la proposition de loi.

Jointe dans la journée du 13 avril, la députée Nicole Dubré-Chirat (Renaissance), qui avait déposé la motion de rejet, confiait son dépit : « On était déjà inquiets en fin de semaine dernière quand on a su que le ministre du travail allait recevoir les organisations syndicales lundi. Nos inquiétudes sont confirmées : si cette proposition de loi ne passe pas maintenant, le sujet sera clos. »
Ce qu’a aussi compris la présidente du groupe La France insoumise à l’Assemblée nationale, qui a salué sur le réseau social X une « victoire ». « Par nos actions conjuguées, nous obtenons aujourd’hui une victoire majeure », s’est aussi réjoui le groupe communiste à l’Assemblée nationale. En touchant au 1er-Mai, le camp présidentiel s’est heurté à un front uni des syndicats et de la gauche, qui a porté ses fruits – ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps.
Une fronde syndicale à la hauteur de l’enjeu : le 1er-Mai est, selon le Code du travail, le seul jour obligatoirement férié et chômé mais intégralement payé par l’employeur. Ce n’est pas « un jour férié comme un autre », insistent depuis des mois les organisations syndicales. Pour elles, toucher à la journée internationale des travailleuses et travailleurs, « c’est remettre en cause plus d’un siècle d’histoires sociales et de conquêtes collectives ».
Vendredi soir, quelques heures après la motion de rejet, la colère des organisations syndicales est encore montée d’un cran, à la réception du projet de décret d’application de la loi, adressé par le ministère du travail et énumérant les secteurs concernés.
Alors que le gouvernement avait promis un décret « limitatif », les syndicats ont en effet découvert un projet allant « bien plus loin que l’ouverture des boulangeries et des fleuristes » et intégrant même « des commerces qui actuellement n’ont pas le droit d’ouvrir le dimanche », se sont indigné·es les représentant·es des syndicats, dans une lettre adressée au premier ministre dimanche 13 avril.
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10 avril 2026
« Cette proposition de loi étend la possibilité de travailler le 1er mai […] à l’ensemble des commerces de bouche […] aux établissements qui fabriquent des produits alimentaires destinés à la consommation immédiate […] aux animaleries et magasins de jardinage, et aux établissements culturels y compris les librairies dont la convention collective exclut pourtant l’ouverture le 1er mai », inventorie le courrier, notant que les « grandes enseignes industrielles », les « chaînes » et autres « grandes surfaces spécialisées » sont concernées, confirmant les craintes exprimées depuis des mois.
Pour les huit organisations syndicales, l’objectif de la proposition de loi était bel et bien « l’ouverture d’un maximum d’établissements le 1er mai », journée fériée depuis 1919 en France – et depuis 1946 sous sa forme actuelle. Actuellement, la loi interdit aux employeurs de faire travailler leurs salarié·es et seules quelques dérogations sont possibles pour les secteurs ne pouvant s’interrompre « en raison de la nature de leur activité ».
« Nous sommes fous furieux devant la tournure des événements ! », a fulminé, avant même la fin de la rencontre entre les organisations syndicales et le ministre du travail, le patron de la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie. Dans un entretien au Parisien, Dominique Anract dit souhaiter « que le gouvernement tienne bon » pour éviter la fermeture des boulangeries le 1er-Mai. « Sinon, ce seront des communes mortes, du chiffre d’affaires envolé, des salariés volontaires qui ne seront pas payés double et des consommateurs qui seront démunis », prédit-il.
« Nous sommes toujours ouverts depuis cent ans, nous voulons seulement régulariser une situation pour ne pas nous faire épingler », ajoute encore Dominique Anract. Au printemps 2025, sa confédération s’est émue des contrôles de l’inspection du travail le 1er-Mai – et des menaces d’amendes envers les patrons faisant travailler leurs employé·es ce jour-là – et a impulsé un intense lobbying pour mettre fin à une « insécurité juridique », que la proposition de loi entend régler.
Le gouvernement a toujours soutenu le principe, promettant, dès avril 2025, de « regarder avec beaucoup de bienveillance » les propositions de loi « permettant aux professionnels de travailler sur la base du volontariat en étant bien sûr payés double ».Puis a enclenché la procédure d’urgence permettant une seule lecture au Sénat et à l’Assemblée nationale quand un texte a été déposé par une sénatrice et un sénateur centristes, Annick Billon et Hervé Marseille. C’est leur proposition de loi, votée en juillet 2025 au Sénat, qui est aujourd’hui en attente d’un examen par les député·es.
Une nouvelle fois, on va donner raison à la gauche.
Nicole Dubré-Chirat, députée Renaissance
Le groupe Les Républicains (LR) l’avait inscrite au programme de sa journée parlementaire en janvier 2026 mais le texte n’a pas été débattu, faute de temps. Repris par le groupe Renaissance pour sa propre « niche » parlementaire du 10 avril, il n’a donc pas été examiné, les députés macronistes ayant brandi la motion de rejet pour empêcher les débats et l’examen d’une centaine d’amendements déposés par la gauche, accusée de faire de l’obstruction.
La motion de rejet a été approuvée grâce au soutien de la droite et de l’extrême droite, par 120 voix pour et 105 contre. « C’est un 49-3 parlementaire ! », ont hurlé les bancs de la gauche quand, devant l’Assemblée nationale, la secrétaire générale de la CGT dénonçait « un coup de poignard dans le dos des millions de travailleurs et travailleuses [qui] se paiera très cher ».
Dans l’hémicycle, le camp présidentiel n’avait même pas fait le plein, les député·es MoDem ayant refusé de voter la motion de rejet. « Un artifice pour passer en force qui ne nous satisfaisait pas », commente le député MoDem Erwan Balanant. Celui-ci juge « logique » la reculade de Sébastien Lecornu : « Je trouve plutôt de bon sens de temporiser. Il faut arrêter avec les dispositifs qui crispent », affirme-t-il. D’autres y voient plutôt un signe de faiblesse, alors que tous les groupes de gauche menaçaient de se rallier à une motion de censure.
Sa collègue macroniste Nicole Dubré-Chirat déplore cette concession faite à la gauche, en particulier au PS dont Sébastien Lecornu ne peut toujours pas se passer pour être assuré de ne pas chuter. « Une nouvelle fois, on va donner raison à la gauche, ce qu’on a déjà fait pour les retraites et le repas à un euro pour les étudiants », déclare-t-elle. C’est le résultat d’un rapport de force que syndicats et partis de gauche ont réussi à instaurer. Et qui prouve la fragilité du gouvernement.
Mathieu Dejean et Cécile Hautefeuille