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Pourquoi les milieux d’affaires préparent leur ralliement à l’extrême droite !

Alors que le Medef a longtemps appliqué un barrage républicain contre le RN, il reçoit ce lundi à déjeuner son président, Jordan Bardella. Les grands patrons anticipent désormais l’accession au pouvoir du parti. Ils sont aussi de plus en plus séduits par le capitalisme libertarien états-unien.

Laurent Mauduit

C’estC’est à n’en pas douter un basculement historique. Alors que depuis la Libération, le patronat français a toujours prétendu qu’il se refusait à tout contact avec les dirigeant·es des partis d’extrême droite français, une quinzaine des plus grands dirigeants d’entreprise du pays ont dîné le 7 avril avec Marine Le Pen. Et ce lundi 20 avril, le bureau exécutif du Medef reçoit à déjeuner Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), ce qui est également sans précédent.

Pour comprendre l’importance majeure de ces événements, il faut avoir à l’esprit un enseignement de l’histoire du siècle écoulé : jamais l’extrême droite n’a accédé au pouvoir sans que les milieux financiers y consentent ou l’y aident. Ce fut le cas en Italie, pour Benito Mussolini (1883-1945) : les milieux d’affaires italiens ont fait cause commune avec lui bien avant qu’il n’accède au pouvoir en 1922 et y ont fortement contribué.

Ce fut le cas aussi en Allemagne pour Adolf Hitler (1889-1945) : comme l’historien Johann Chapoutot le documente méticuleusement dans son livre Les Irresponsables (Gallimard), ou comme le Prix Goncourt 2017, Éric Vuillard, l’a magnifiquement mis en scène dans L’Ordre du jour (Actes Sud), tous les grands noms de la finance et de l’industrie allemande avaient pris fait et cause pour le chef du parti nazi, avant même qu’il n’installe son régime de terreur en 1933.

Plus récemment, il y a l’exemple du Chili, de même nature. Les milieux d’affaires ont apporté leur soutien à Augusto Pinochet bien avant son coup d’État en 1973, et en ont été très vite récompensés : sous la férule féroce des « Chicago Boys », ces économistes libéraux états-uniens, le pays est devenu le premier laboratoire d’expérimentation du néolibéralisme.

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Jordan Bardella lors de La REF 2025 organisé par le Medef, le 28 août 2025, à Roland-Garros. © Photo Romuald Meigneux / Sipa

En France, nous sommes précisément dans ce moment de bascule, sans doute décisif. Les cercles patronaux préparent leur ralliement à l’extrême droite et cherchent à en jauger les dirigeants. Certains grands patrons le font avec enthousiasme, parce qu’ils sont acquis aux obsessions identitaires ou xénophobes du RN ; d’autres avec résignation, parce qu’ils enragent contre Emmanuel Macron depuis la dissolution, et ne voient pas d’autre issue pour éviter un gouvernement de gauche.

Longtemps secrètes, puis pendant un temps discrètes, les connexions entre le patronat et le RN sont désormais publiques et spectaculaires, à l’approche de l’élection présidentielle de 2027. C’est précisément ce que confirme le dîner du 7 avril, chez Drouant, révélé par Le Nouvel Obs.

Pour en apprécier l’importance, il suffit de connaître l’identité de ceux qui n’ont pas rechigné à s’afficher dans l’un des plus chics restaurants de la capitale avec Marine Le Pen, héritière d’un parti fondé par son père, ancien tortionnaire de la guerre d’Algérie, et par l’ancien Waffen-SS, Pierre Bousquet (1919-1991).

Parmi les convives, il y avait Bernard Arnault, le plus puissant et le plus riche des grands patrons français, qui jusque-là avait toujours fait savoir qu’il ne voulait pas rencontrer Marine Le Pen. Mais depuis plusieurs mois, il montre des signes de sympathie envers l’extrême droite – et pas seulement ce signe-là.

D’abord, il est un ami de Vincent Bolloré. Et les campagnes xénophobes ou racistes que mènent les médias de ce dernier, notamment sur CNews, n’ont pas installé la moindre distance entre les deux puissants hommes d’affaires. Pour preuve, le groupe de Bernard Arnault, LVMH, est celui qui soutient le plus ostensiblement, par d’innombrables campagnes publicitaires, les médias de Vincent Bolloré, tout particulièrement Le Journal du dimanche et le JDNews.

Bernard Arnault donne le (mauvais) exemple

Autre signe, dans un groupe familial qui marche à la baguette, Bernard Arnault n’a rien trouvé à redire à ce que son fils, Antoine, entretienne depuis de longs mois une relation d’amitié avec Jordan Bardella et que les gazettes en tiennent la chronique. Et puis, au moment même où le milliardaire s’apprêtait à dîner avec Marine Le Pen, il a laissé Paris Match, que lui a cédé son ami Bolloré, mettre en scène en couverture la romance que Jordan Bardella entretient avec Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles, jeune figure de la noblesse européenne.

Les signes de sympathie de Bernard Arnault envers l’extrême droite ne se limitent pas à la France. On peut relever l’enthousiasme qu’il témoigne fréquemment à Donald Trump, dont il est proche depuis le début des années 1980, ou encore l’homme du salut nazi, Elon Musk, dont il a, à plusieurs reprises, applaudi les projets de destruction des services publics américains.

Parmi les convives du dîner avec Marine Le Pen, il y avait encore Cyrille Bolloré, l’un des fils de Vincent Bolloré ; la directrice générale du groupe énergétique Engie, Catherine MacGregor ; Sébastien Bazin, le PDG du groupe hôtelier Accor ; Patrick Pouyanné, le tout-puissant patron de TotalEnergies, qui milite de longue date pour que des liens soient établis entre le patronat et l’extrême droite ; le président de Renault, Jean-Dominique Senard ; Thomas Buberl, le DG d’Axa ; l’ancien directeur général d’Axa, Henri de Castries – qui en 2022 avait beaucoup fait parler de lui à la faveur d’un autre repas sulfureux, cette fois-là avec Éric Zemmour.

On y a aussi vu Paul Hermelin, le président du conseil d’administration de Capgemini, qui a commencé sa carrière dans le cabinet ministériel du socialiste Dominique Strauss-Kahn. Comme les temps changent ! C’est lui qui a pris l’initiative de ce dîner, sous l’égide du club patronal Entreprises et Cités, créé en d’autres temps par Claude Bébéar, l’un des principaux parrains du capitalisme parisien.

Il ne faut donc pas se laisser abuser par les messages patronaux qui ont circulé après ces agapes, tendant à en minimiser l’importance – « les patrons consternés après leur rencontre avec Marine Le Pen », a même titré L’Opinion. Ce rendez-vous est bel et bien l’indice que le patronat français se prépare à collaborer avec un pouvoir d’extrême droite. À la différence des trente plus grands patrons allemands, qui en mai 2024 avaient pris fermement position contre le parti d’extrême droite AfD, dans une tribune titrée « Debout pour nos valeurs ».

Les subterfuges du président du Medef

Autre rencontre hautement symbolique : l’invitation à déjeuner que le bureau exécutif du Medef a adressée à Jordan Bardella pour ce 20 avril. Pendant longtemps, les dirigeant·es de l’organisation patronale ont effectivement respecté le barrage républicain, appelant à voter contre Jean-Marie Le Pen, puis contre sa fille. Ce fut la consigne d’Ernest-Antoine Seillière en 2002, puis celle de Laurence Parisot au début des années 2010.

Ce réflexe démocratique s’est par la suite érodé. Pour finir, lors des législatives de 2024, le patronat a refusé d’appeler au barrage républicain, et a même fait comprendre que le vrai danger venait de la gauche bien plus que de l’extrême droite. Vieux réflexe : « Plutôt Hitler que le Front populaire. »

Au lendemain des législatives de 2024, le président du Medef, Patrick Martin, a pourtant usé de subterfuges. Même s’il avait rencontré pour la première fois secrètement Marine Le Pen juste avant le scrutin, il l’a caché à ses propres instances dirigeantes. Et les mois suivants, il a nié qu’il pourrait envisager des rendez-vous avec les dirigeants du RN.

Désormais, l’organisation patronale, qui d’ordinaire n’a guère d’audace, se sent à son tour autorisée. On devine l’ordre du jour : « Préparons-nous à travailler ensemble ! Collaborons sans crainte ! » Il faut dire que des hiérarques du Medef œuvrent de longue date à ce rapprochement. C’est notamment le cas d’Éric Trappier, président de la holding du groupe Dassault, tout comme de la puissante fédération de la métallurgie.

C’est lui, depuis 2022, qui mène le combat au sein du Medef pour que l’organisation patronale cesse de faire jouer le barrage républicain. Et le journal phare du groupe Dassault, Le Figaro, dont certains dirigeants viennent eux-mêmes de l’extrême droite (à commencer par le directeur des rédactions, Alexis Brézet, qui a dirigé l’hebdomadaire Valeurs actuelles), a été le fer de lance de la bataille pour « l’union des droites ».

La dissolution calamiteuse décidée par Emmanuel Macron au printemps 2024 a conduit à un divorce radical et immédiat entre lui et les plus grands patrons français.

C’est en réalité une porosité généralisée qui s’est instaurée entre les milieux d’affaires et l’extrême droite. Le créateur des Smartbox, Pierre-Édouard Stérin, connu pour avoir mis au point le « plan Périclès » pour aider à la victoire de l’extrême droite, cherche-t-il des financements complémentaires pour conduire une opération ? Il les trouve désormais sans difficulté auprès d’Eurazeo, le plus grand fonds d’investissement français, créé à l’origine par Lazard, la banque d’affaires la plus chic du capitalisme parisien.

Le président du Medef veut-il fédérer toutes les organisations patronales dans une initiative commune ? Il n’éprouve pas le moindre scrupule à y associer le mouvement Ethic, présidé par Sophie de Menthon, qui roule ouvertement depuis plusieurs années pour Marine Le Pen. Sophie de Menthon a longtemps eu pour bras droit, jusqu’à son décès en juillet 2025, Loïk Le Floch-Prigent, le sulfureux ex-patron d’Elf qui, issu du chevènementisme, était devenu le conseiller d’Éric Zemmour. D’autres exemples de ce type, il en existe désormais à foison.

La dissolution calamiteuse décidée par Emmanuel Macron au printemps 2024 a en fait conduit à un divorce radical entre lui et les plus grands patrons français. Elle est à l’origine de leur rapprochement progressif avec un camp, qui a eu l’habileté de faire mine de se soumettre à la doxa patronale, résumée par deux commandements : être « pro-Europe » et « pro-business ».

Fascination pour un capitalisme sans démocratie

Ce n’est certes pas la seule explication de ce spectaculaire et inquiétant mouvement des plaques tectoniques. L’émergence d’un nouveau capitalisme libertarien dans le Brésil de Bolsonaro, l’Argentine de Milei et surtout les États-Unis de Trump, exerce une véritable fascination sur les plus grands patrons français, dont Bernard Arnault, Patrick Pouyanné ou Rodolphe Saadé (CMA CGM).

Beaucoup se sont pris à penser que, pour surmonter la crise du néolibéralisme ouverte lors de la crise financière des années 2008-2010, et ouvrir de nouvelles perspectives d’accumulation du capital et des profits, il fallait avancer vers une dérégulation beaucoup plus radicale, et même se diriger vers un capitalisme sans la démocratie. En clair, ils se sont acclimatés à l’idée d’un pouvoir autoritaire, quand ils n’œuvrent pas à sa victoire.

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9 février 2026

C’est précisément pour cette raison qu’il ne faut jamais oublier la leçon de l’Italie de 1922, de l’Allemagne de 1933 ou du Chili de 1973 : sous le fascisme, il y a toujours le capital. Dans un livre précurseur paru en 1936, Fascisme et grand capital, l’écrivain révolutionnaire Daniel Guérin avait fait de cette réflexion le cœur de sa démonstration.

Il faisait valoir que si la haute bourgeoisie ou certains de ses cercles font le choix du fascisme, ce n’est pas pour mater une poussée révolutionnaire, c’est d’abord pour sauvegarder et augmenter leurs profits. En d’autres termes, le choix du fascisme résulte d’un problème interne au capitalisme.

« Le fascisme, de quelque nom qu’on l’appelle, risque de demeurer l’arme de réserve du capitalisme dépérissant », écrivait-il. Dit autrement, pour être efficace, le combat contre l’extrême droite doit se mener de pair avec celui contre le nouveau capitalisme qui vient.

Laurent Mauduit

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Cette entrée a été publiée le 21 avril 2026 par dans FRANCE, MEDEF, RASSEMBLEMENT NATIONAL.

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