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Cette Europe qui nous fait honte !

12 SEPTEMBRE 2019 PAR EDWY PLENEL Médiapart

« Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir. » C’est le souvenir de ce constat de Victor Klemperer qui nous est spontanément venu à l’esprit en découvrant que la nouvelle Commission européenne présidée par l’Allemande Ursula von der Leyen serait dotée d’une vice-présidence chargée de « protéger notre mode de vie européen », confiée au Grec Margarítis Schinás. Intitulé dont l’énoncé en langue anglaise fait écho à la fierté impériale étasunienne de l’« American Way of Life » : « Vice-President for Protecting our European Way of Life ».

Linguiste, philologue et philosophe allemand d’origine juive, Victor Klemperer réussit à survivre au nazisme en restant en Allemagne. Son arme de résistance fut la tenue d’un exceptionnel journal intime qui décrit, au jour le jour, la contamination des modes de pensée par la langue totalitaire (publié au Seuil en 2000 en deux tomes – Mes soldats de papier et Je veux témoigner jusqu’au bout). Il en tira une réflexion plus analytique et théorique sur l’empoisonnement de la langue allemande par la langue du nazisme, LTI, la langue du IIIe Reich, tardivement traduite en français – en 1996 chez Albin Michel (disponible aujourd’hui en poche), soit un demi-siècle après sa première édition allemande de 1947.

Les mots sont importants, y martèle Klemperer, montrant combien la propagation de l’idéologie nazie, sa banalisation et son acceptation, se sont accompagnées d’une rhétorique dont les phrases et les symboles « obscurcissent l’intelligence ». Or c’est bien ce qui se joue pour nous, Européens, aujourd’hui avec cette nouvelle vice-présidence qui associe les questions migratoires, autrement dit d’hommes et de femmes venus d’ailleurs et exerçant leur droit fondamental de se déplacer, à la « protection » d’une identité commune, idéalisée et fantasmée, que ces mouvements de population mettraient en cause, en danger et en péril : la propagation, la banalisation et l’acceptation des rhétoriques xénophobes et racistes.

Toutes les explications de texte n’y changeront rien, aussi surabondantes soient-elles (lire l’article de Ludovic Lamant et Mathilde Mathieu) : nouvelle concession à l’hégémonie des obsessions identitaires, cet énoncé fait honte à l’Europe. La nouvelle présidente élue de la Commission européenne objectera que les questions migratoires relèveront aussi des compétences de la commissaire aux affaires intérieures, confiées à une travailliste suédoise qui fut en charge dans son pays de l’accueil des réfugiés ; soulignera, comme elle l’a affirmé dans son programme, que le mode de vie européen inclut en priorité la défense de l’État de droit ; rappellera qu’elle a elle-même accueilli il y a quatre ans au sein de sa famille un réfugié syrien âgé de 19 ans, ainsi qu’elle le confiait dans son discours du 16 juillet devant le Parlement européen…

Il n’empêche, le mal est fait : un exécutif de l’Union européenne allant de la droite allemande aux socialistes espagnols en passant par la nouvelle droite macroniste française a accepté de banaliser l’idée que migrants, exilés et réfugiés constituaient une menace pour la vie quotidienne des peuples du continent, leurs habitudes, leurs cultures, leurs façons d’être, d’agir et de penser, de vivre en somme – car c’est bien ces réalités sensibles, aussi indistinctes qu’elles sont variées, que recouvre l’expression choisie « mode de vie ». Comment ne pas voir que tout, oui chaque mot, dans la définition de cette vice-présidence est terrifiant, lourd de dérives potentielles, de renoncements redoublés, de lâchetés accrues.

Protection ? Autrement dit, pour s’en tenir à la définition du Larousse : « Action de protéger, de défendre quelqu’un contre un danger, un mal, un risque. » Ce seul mot induit que l’Autre qui fait mouvement, qui demande l’hospitalité, qui cherche à mieux vivre, qui veut échapper au hasard de la naissance, qui fuit des injustices sociales, des dénis démocratiques, des désordres guerriers ou des désastres climatiques, qui se déplace pour inventer son destin mû par le rêve ou l’ambition, qui exerce un droit fondamental garanti par la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui imite ce qu’ont toujours fait et font encore les peuples européens eux-mêmes en se projetant sur le monde et en voyageant sur tous les continents, que cet Autre donc serait une menace. Alors que la vérité de l’histoire européenne, de la constitution de la richesse et de la construction de la puissance du continent, de sa force aussi bien économique qu’intellectuelle, démographique que culturelle, c’est que l’Europe a été façonnée, produite et inventée par la rencontre avec la diversité des peuples du monde.

Mode de vie ? N’y aurait-il donc qu’un seul mode de vie en Europe ? À elle seule, cette expression concentre la négation des questions sociales par la promotion des questions identitaires. Quel mode de vie commun à toutes leurs populations quand les pays européens sont traversés par les inégalités, qu’elles soient de revenus économiques, d’accès à l’éducation, à la santé, aux services publics, de conditions de logement, de moyens de se déplacer, etc. ? Que signifie cette formulation par en haut d’une identité civilisationnelle commune, qui annihilerait les distinctions sociales, sinon une ruse idéologique pour congédier la question criante de l’appropriation des richesses par une minorité, à un niveau jamais atteint depuis la fin du XIXe siècle ? La rhétorique identitaire est la négation du pluriel des peuples, qu’il soit social ou culturel. Et ce Grand Même de l’identité introduit au Grand Un de pouvoirs intolérants aux dissidences et aux différences, aux contestations et aux revendications – les gilets jaunes français en ont douloureusement fait l’expérience.

Européen ? En quête assumée de puissance conquérante, la nouvelle présidente de la Commission européenne revendique une défense des « valeurs européennes ». Décidément, il faut n’avoir rien appris de l’histoire moderne de l’Europe pour tenir encore ce langage à la face du monde, celui d’un continent, d’une civilisation, de peuples se croyant supérieurs aux autres, pouvant leur en remontrer, autorisés à se barricader dans la certitude du bien et du juste. Quelle différence avec les discours identitaires qui, aujourd’hui, accompagnent les nationalismes xénophobes de par le monde, toujours enrobés d’arguments culturels, que ce soit à New Delhi, à Pékin ou à Moscou, à Riyad ou à Ankara, à Brasília ou à Washington ? Ce n’est pas le monde, l’étranger et l’ailleurs, mais bien l’Europe qui s’est longtemps nourrie de conquêtes coloniales, et donc de rapines et de massacres, qui s’est durablement enrichie par la traite négrière et l’esclavage, qui a inventé les totalitarismes modernes, produit le crime contre l’humanité, assumé le génocide d’une partie d’elle-même, sa part juive et tzigane.

Nul peuple, nulle nation, nul continent, nulle civilisation ne peut se prétendre propriétaire de l’universel. Pis, c’est même cette prétention qui en est la négation, puisqu’elle induit des hiérarchies entre cultures, origines, identités. Épousant l’idéologie du choc des civilisations, elle en fait une prophétie autoréalisatrice, accentuant la marche du monde vers des affrontements, des conflits et des désordres. En ce sens, cette vice-présidence chargée de « protéger notre mode de vie européen » ne fait que consacrer et prolonger le renoncement de l’Europe à ses propres valeurs, pour reprendre la langue de sa présidente, dont témoigne si douloureusement la gestion des questions migratoires. « L’Union européenne a besoin de frontières plus humaines » : cette déclaration d’Ursula von der Leyen, lors de son premier discours devant le Parlement à Strasbourg, est une ignominie. Car si la Méditerranée, notre mer commune, est devenue un cimetière marin, c’est bien par la faute d’une Europe qui, via Frontex, en a fait une frontière et un mur, au lieu d’une voie d’accès, d’un passage faisant lien, d’un lieu de partage et de relation.

« Ce n’est pas l’immigration qui menace ou appauvrit, c’est la raideur du mur et de la clôture de soi » : cette affirmation d’Édouard Glissant et de Patrick Chamoiseau a déjà douze ans. C’était en 2007, quand la France de Nicolas Sarkozy ouvrait, la première, ce chemin de renoncement en créant un ministère de l’immigration et de l’identité nationale. « La notion même d’identité a longtemps servi de muraille, poursuivaient-ils dans ce salutaire manifeste Quand les murs tombent : faire le compte de ce qui est à soi, le distinguer de ce qui tient de l’Autre, qu’on érige alors en menace illisible, empreinte de barbarie. Le mur identitaire a donné les éternelles confrontations de peuples, les empires, les expansions coloniales, la Traite des nègres, les atrocités de l’esclavage américain et tous les génocides. Le côté mur de l’identité a existé, existe encore, dans toutes les cultures, tous les peuples, mais c’est en Occident qu’il s’est avéré le plus dévastateur sous l’amplification des sciences et des technologies. »

À cette identité-mur, ils opposaient l’identité-relation qui ouvre au divers et aux différences, où l’on se découvre soi-même en échangeant avec l’Autre. À l’opposé des « valeurs » figées et fermées revendiquées par le nouvel exécutif européen, cette vision relationnelle porte un projet politique autrement visionnaire qui projette l’Europe dans un nouveau dialogue avec le monde, où la reconnaissance de l’égalité l’emporterait sur la quête de puissance. De plus, seul cet imaginaire-là est cohérent avec l’urgence écologique, comme l’ont rappelé en 2018 les savants et chercheurs du Muséum français d’histoire naturelle dans leur Manifeste sur les migrations« Pas de vie sans déplacements », y lit-on d’emblée, tant « la mobilité est indispensable au maintien de la vie sur Terre ». Et de conclure en ces termes : « Dans l’objectif éthique d’enraciner l’humain en nature, face au fait naturel et historique de la migration, l’hospitalité apparaît à la fois comme objet philosophique et comme caractéristique singularisant l’humain parmi les êtres vivants. »

En cohérence avec nos positions de toujours (lire ici et  notre parti pris et notre appel de 2009 contre la proclamation en France d’une « identité nationale »), nous choisirons toujours le devoir (naturel) d’hospitalité plutôt que la défense (arbitraire) de valeurs. Et en écho à l’appel d’Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau à « élever une protestation contre ce mur-ministère qui tente de nous accommoder au pire », nous appelons solennellement tous les parlementaires européens attachés à la défense des droits humains, lesquels sont sans frontières ni propriétaires, à exiger l’annulation de cette dénomination « qui tente de nous accommoder au pire, de nous habituer peu à peu à l’insupportable, de nous faire fréquenter, en silence, jusqu’au risque de la complicité, l’inadmissible ».

Et, s’ils l’obtiennent comme ce semble pouvoir être le cas, à aller au-delà en remettant en cause les politiques migratoires répressives et régressives dont la xénophobie profonde a été mise à nu par ce choix sémantique.

 

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Cette entrée a été publiée le 12 septembre 2019 par dans anticapitalisme, antiraciste/antifasciste, DEBATS, EUROPE.