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Comment les chrétiens évangéliques s’organisent pour faire gagner Donald Trump

Groupe religieux particulièrement influent aux Etats-Unis, les évangéliques voient Donald Trump comme l’élu de Dieu. Ils travaillent à mettre en place une stratégie de conquête visant à asseoir leur influence dans la société.

Propos recueillis par Luc Chatel Publié le 11 octobre 2020

Des supporteurs prient pour Donald Trump, à l’université Liberty (Virginie), en janvier 2016, fondée en 1971 par le « télévangéliste » Jerry Falwell. CHIP SOMODEVILLA / AFP

Dans Ces évangéliques derrière Trump*, un livre enquête très fouillé sur les soutiens évangéliques de Donald Trump, André Gagné, professeur titulaire de théologie à l’université Concordia de Montréal (Canada), explique ce qui rapproche ces chrétiens du président américain et comment ils ont mis en œuvre une stratégie d’influence très sophistiquée.

Quel est le poids électoral des évangéliques qui soutiennent Donald Trump, aux Etats-Unis ?

On estime qu’il y a environ 95 millions d’évangéliques aux Etats-Unis, tous groupes confondus. Cela inclut les évangéliques charismatiques, qui sont les plus fervents soutiens de Donald Trump, lesquels représentent 12 à 15 % de la population américaine. Précisons que tous les évangéliques ne soutiennent pas Donald Trump. Certains sont progressistes, et la plupart des Afro-Américains se rallient aux démocrates. Mais les évangéliques votent pour lui à plus de 80 %.

Il est important de souligner leur impressionnante dynamique au niveau mondial : ils sont actuellement près de 660 millions et seront plus de 1 milliard en 2050, selon certaines estimations, rattrapant ainsi le 1,3 milliard de catholiques. Les évangéliques forment le groupe religieux qui a la plus forte croissance au monde en ce moment.

Qui sont-ils au juste, sur un plan religieux ?

Ils forment un ensemble assez difficile à définir avec précision. S’ils se considèrent comme faisant partie du protestantisme, on peut tenter de les distinguer avec quatre grands critères. D’abord, ce sont des croyants qui ont vécu l’expérience de la conversion. On parle aussi de « born again » (deuxième naissance) aux Etats-Unis : cette conversion représente pour eux un nouveau départ qui va leur permettre de vouer leur vie au Christ. Historiquement, on a parlé aussi de « réveil », ce qui suggérait que leur foi était choisie et pratiquée, en opposition à un christianisme hérité, qui fonctionnerait comme un vernis culturel.

« Les évangéliques forment le groupe religieux qui a la plus forte croissance au monde en ce moment »

Les évangéliques font, par ailleurs, de la Bible leur principale source d’autorité en matière de croyance et de pratique. Elle est le fondement de leur foi. Ensuite, ils placent le message de la crucifixion de Jésus au centre de leur croyance : l’être humain ne peut pas être sauvé sans le sacrifice que Jésus a accompli par sa mort sur la croix. Enfin, il y a chez eux un véritable activisme social, qui passe par le prosélytisme et le partage de la foi avec d’autres.

Parmi eux, qui sont les charismatiques ?

Ils se rattachent à un mouvement qui a bouleversé plusieurs grandes Eglises chrétiennes, dont l’Eglise catholique, dans les années 1960 : le renouveau charismatique. Leurs membres se distinguent par l’importance qu’ils accordent au Saint-Esprit dans leur vie et aussi à ce qu’ils appellent les « charismes ». Ce sont des qualités surnaturelles que Dieu accorde à des croyants afin qu’ils soient plus performants dans leur vie chrétienne.

Parmi ces dons, il y a, par exemple, la « parole de connaissance » qui peut prendre la forme d’une révélation relative à une maladie ou à une promesse de guérison. Il y a aussi la glossolalie ou « le parler en langues » : Dieu confie à des missionnaires le don de parler à des peuples dont ils ne connaissent pas la langue afin de les évangéliser. Cette manifestation du parler en langues serait annonciatrice de la fin du monde et du retour du Christ sur terre.

Les visions eschatologiques [relatives à la fin des temps] et millénaristes sont très ancrées chez ces chrétiens. Un sondage de 2017 indique que 80 % des évangéliques américains croient au retour prochain du Christ et qu’ils sont convaincus que la création de l’Etat d’Israël en 1948 en est un signe annonciateur.

Israël tient une place très importante pour ces groupes religieux, qui auraient influencé la politique de Donald Trump sur cette question. Pourquoi ?

Pour ces évangéliques, la question israélienne est, en effet, cruciale, et on en revient encore à la Bible pour l’expliquer – « Celui qui bénit Israël sera béni de Dieu, celui qui maudit Israël sera maudit de lui ». Pour s’assurer de la bénédiction divine sur les Etats-Unis, il faut avoir de bonnes relations avec Israël, considéré comme le lieu du peuple élu, celui où Dieu a décidé d’installer sa demeure lorsqu’il a ordonné au roi Salomon de construire un temple à Jérusalem.

« 80 % des évangéliques américains croient au retour prochain du Christ »

Dans les textes bibliques, on parle de Jérusalem comme d’une ville éternelle et indivisible. Elle est la capitale de la nation juive. Quand Trump décide de transférer l’ambassade des Etats-Unis de Tel Aviv, à Jérusalem, et quand il reconnaît Jérusalem comme la capitale de l’Etat moderne d’Israël, c’est un signal fort qu’il envoie aux évangéliques. Ce transfert et cette reconnaissance ouvrent aussi la voie à la possibilité de réaliser un vieux fantasme, celui de la reconstruction du temple de Jérusalem [détruit pendant l’Antiquité].

Une autre référence biblique revient souvent pour légitimer Trump à leurs yeux, c’est la figure du roi perse Cyrus, auquel ils le comparent. Pourquoi ce rapprochement ?

C’est Lance Wallnau, une sorte d’entrepreneur chrétien considéré par ces évangéliques comme un prophète, qui est à l’origine de ce rapprochement. Il raconte qu’un peu avant l’élection présidentielle de 2016 il avait prédit la victoire de Trump. Dieu lui aurait révélé que ce dernier serait un « boulet de démolition » contre l’esprit du « politiquement correct ». Il lui aurait aussi confié que le chapitre 45 du Livre d’Esaïe évoquant la mission du roi Cyrus correspondait à la mission que Trump aurait à accomplir en tant que 45e président des Etats-Unis.

« Les soutiens évangéliques de Trump le comparent au roi Cyrus : riche, puissant et païen »

D’après ce passage de l’Ancien Testament, Cyrus, roi perse ayant conquis Babylone, est celui que Dieu a choisi pour mettre fin à l’exil des juifs, leur permettre de retourner en Judée, et d’y reconstruire leur temple sacré détruit par Nabuchodonosor II en 587 avant notre ère. Cette comparaison est également très utile pour tenter de convaincre les chrétiens critiques à l’égard du comportement très peu moral de Trump : en effet, ce roi Cyrus choisi pour accomplir une mission divine était loin d’être parfait. Il se rapproche de Trump en ce qu’il était puissant, riche et païen. Le message est clair : Trump n’a besoin d’être ni parfait ni croyant pour réaliser la volonté de Dieu.

A côté de ces critères religieux, vous décrivez la façon dont les évangéliques charismatiques ont développé une stratégie politique d’influence très élaborée, qui se met au service de Trump.

Oui, ils ont conceptualisé une théologie du pouvoir qui s’appuie sur ce que l’on appelle le « dominionisme » : c’est la croyance selon laquelle les chrétiens sont appelés à dominer la société et le monde en prenant possession des institutions politiques et culturelles. Bien évidemment, ils justifient cet objectif à partir de textes bibliques, en particulier un passage de l’Ancien Testament : dans la Genèse (1, 26-28), Dieu invite l’humanité à dominer la Terre et à la gérer. Leur interprétation est un peu biaisée : à les lire, il n’est plus question de l’humanité dans son ensemble, mais seulement des chrétiens.

Une fois cet objectif établi, comment l’atteindre ?

En pénétrant les institutions sociales, culturelles et politiques d’une société. Et pour faire cela, ils appliquent une stratégie qu’ils appellent « la conquête des sept montagnes ». Ces sept montagnes représentent autant de sphères d’influence : la religion, l’éducation, l’économie, la politique, les arts, les médias et la famille.

« Le message est clair : Trump n’a besoin d’être ni parfait ni croyant pour réaliser la volonté de Dieu »

L’expression de « conquête des sept montagnes », qui a été forgée elle aussi par Lance Wallnau, fait vaguement référence à des citations bibliques où la montagne sert de métaphore pour représenter la force. On trouve aussi l’expression de « sept montagnes » dans Le livre de l’Apocalypse, pour définir la ville de Rome. Mais avec ce concept évangélique on est moins dans la Bible que dans une stratégie de marketing.

Comment les évangéliques mettent-ils en pratique cette stratégie de conquête et d’influence ?

Pour pénétrer ces sept sphères culturelles et les transformer, ils reproduisent des modèles d’influence qui existent dans la société, en leur insufflant des valeurs chrétiennes. Ils ont, par exemple, créé une plate-forme de vidéos à la demande, Pureflix, calquée sur le modèle de Netflix, ou encore GoStrategic, une organisation internationale qui sert à former des leadeurs politiques et économiques chrétiens, à travers des programmes spécifiques : School of business leadership, Statesmen Project…

Le but est de gravir les échelons pour se retrouver au sommet de la « montagne » et devenir ainsi le plus puissant et le plus influent possible dans son domaine. Sur le plan des arts et du spectacle, ils peuvent compter sur des ambassadeurs de poids, comme Justin Bieber ou Kanye West. Ce dernier a des millions de fans auprès desquels il diffuse son message chrétien. Leur stratégie de conquête passe bien sûr également par les réseaux sociaux. Certaines grandes églises évangéliques, que l’on appelle megachurches, ont des millions de followers sur Instagram.

« La conseillère spirituelle de Trump s’est spécialisée dans les prières de combat contre les adversaires du président »

Sans oublier les traditionnelles émissions de télévision, à l’image de « Paula Today », animée par la pasteure Paula White-Cain, conseillère spirituelle de Donald Trump à la Maison Blanche. Elle s’est notamment spécialisée dans les « prières de combat » contre les adversaires de Trump, assimilés à des « forces démoniaques » qui feraient courir le risque d’une seconde guerre civile aux Etats-Unis. Ces personnes travaillent donc à tisser tellement de réseaux à tous les niveaux qu’il devient même assez difficile de les suivre.

Vous expliquez que leurs méthodes font exploser les cadres traditionnels d’organisation du protestantisme, en remplaçant les notions de démocratie et de communauté par un fonctionnement plus vertical et personnalisé.

Oui, cela correspond à ce que l’on appelle, en ecclésiologie, la « nouvelle réforme apostolique ». Elle fait éclater les structures traditionnelles des Eglises évangéliques qui s’appuyaient sur un conseil des anciens. Ces derniers étaient élus par la communauté, avec un fonctionnement très collégial où tous les membres étaient redevables les uns des autres.

Les évangéliques charismatiques, eux, mettent l’accent sur les notions d’apôtre et de prophète, ce qui revient à remplacer les conseils d’anciens par des leadeurs aux personnalités fortes qui sont des sortes d’entrepreneurs religieux. Leur leadership est d’autant plus fort qu’ils se présentent comme désignés non plus par d’autres croyants mais directement par Dieu, qui les investit du pouvoir et de l’autorité nécessaires pour mener à bien leur communauté.

Ce modèle a pour autre caractéristique d’être très flexible, car il fonctionne avec des centres apostoliques : chaque « apôtre » se trouve à la tête d’un territoire qu’il va chercher à conquériren adaptant les services proposés par la communauté aux besoins des habitants. Et les membres de la communauté sont formés pour devenir à leur tour les apôtres en conquête de nouveaux territoires. Ce qui rend leur modèle très mobile.

Quelle place occupe la question de l’avortement dans leur stratégie ?

Précisons d’abord que dans l’opposition au droit à l’avortement, les évangéliques sont rejoints par d’autres Eglises protestantes et par des catholiques. Tous se retrouvent dans un courant que l’on appelle la « droite chrétienne », autour de plusieurs combats : l’opposition au droit à l’avortement et aux droits des personnes LGBTQ, la défense de la liberté religieuse – qui consiste en fait à pouvoir librement imposer leur vision du monde, quitte à en censurer d’autres –, l’interdiction des cours d’éducation sexuelle, l’instauration de la prière et de l’enseignement du créationnisme à l’école.

« Leur projet pourrait tenir en une formule : le nationalisme chrétien »

Si la question de l’avortement est importante pour eux, elle l’est moins que celle de l’éducation. La suppression de la lecture de la Bible et de la prière à l’école dans les années 1960 a suscité beaucoup d’amertume et a entraîné, par réaction, la constitution de la droite chrétienne et de son noyau dur, la moral majority [majorité morale] à la fin des années 1970. Ces courants, rejoints par les défenseurs de la ségrégation raciale, ont grandement contribué à faire élire Ronald Reagan en 1980 et 1984. Leur projet pourrait tenir en une formule : le nationalisme chrétien.

Soutiennent-ils la candidature controversée de la juge catholique Amy Coney Barrett, proposée par Trump à la Cour suprême ?

Bien sûr. Ils s’en réjouissent. Elle n’est pas évangélique, mais, en tant que catholique, elle fait partie du courant charismatique et partage à ce titre certains de leurs combats, comme l’opposition au droit à l’avortement. Amy Coney Barrett a déclaré, il y a quelques années, que son travail contribuait à établir le royaume de Dieu.

Une telle formule est suffisamment ambiguë pour appeler une explication et une clarification. Correspond-elle à la stratégie de conquête et d’influence culturelle des évangéliques charismatiques ? Ou bien voulait-elle simplement parler de la façon dont elle veut vivre en harmonie avec les principes de la Bible dans sa vie personnelle et travailler à la justice sociale ?

Le doute est d’autant plus permis que Trump a dit, à plusieurs reprises, que l’un de ses objectifs était de nommer des juges conservateurs proches des valeurs des évangéliques charismatiques. Il a d’ailleurs déjà beaucoup fait pour eux : il a nommé deux juges conservateurs à la Cour suprême, trois cents juges fédéraux, a entretenu d’excellents rapports avec Israël, s’est porté garant de la liberté religieuse, etc. C’est pourquoi on peut être certains d’une chose : les évangéliques qui soutiennent Trump depuis 2016 vont continuer à le soutenir.

* Ces évangéliques derrière Trump : hégémonie, démonologie et fin du monde, d’André Gagné (Labor et Fides, 168 pages, 17 euros).

A lire également : In God we trust : voyage au cœur des excentricités de la foi aux USA, du photographe Cyril Abad (Revelatœr x Pyramyd, 2020, 25 €).

Luc Chatel

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Cette entrée a été publiée le 20 octobre 2020 par dans RELIGION, USA.