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3 mars 1918 La paix de Brest-Litovsk.

Les thèses d’avril avaient posé le problème conformément aux perspectives de Lénine et Trotsky sur la révolution européenne : la guerre ne se terminerait pas par une paix démocratique que si le pouvoir d’Etat passait dans d’autres pays belligérants à des éléments prolétariens. A plusieurs reprises, Lénine et Trotsky affirment que la révolution russe ne saurait survivre sans victoire de la révolution européenne. C’est donc dans cette perspective qu’il faut comprendre les offres de paix faites à tous les belligérants et qui s’accompagnent d’un effort intense pour atteindre les masses par la propagande révolutionnaire et la fraternisation. Cependant, dans les semaines qui suivent la victoire d’Octobre, aucun mouvement révolutionnaire ne se produit en Europe. Pour le gouvernement bolchevique, la paix devient une absolue nécessité, aussi bien pour satisfaire l’armée et la paysannerie que pour gagner du temps en attendant la révolution européenne.

La manœuvre est délicate : il faut en même temps négocier et combattre, politiquement, les gouvernements bourgeois, utiliser, en somme, les négociations à des fins de propagande révolutionnaire. Il faut éviter de paraître prendre parti pour l’un ou l’autre des clans impérialistes, éviter cependant que la Russie révolutionnaire ne fasse les frais d’une paix de compromis entre les impérialistes, qui leur permettrait aussi de prévenir la révolution qui gronde chez eux. Les négociations d’armistice commencent à Brest-Litovsk en novembre 1917, entre une délégation allemande et une délégation russe, les Alliés ayant refusé de participer à des négociations générales. L’armistice, signé le 2 décembre, établit un statu quo territorial, armées russe et allemande restant sur leurs positions, et donne à la délégation russe d’importantes satisfactions morales : les troupes allemandes du front russe ne seront pas transférées sur le front ouest, des « relations » sont organisées entre soldats russes et allemands, conditions de toute fraternisation et du développement de la propagande révolutionnaire des Russes.

Aux pourparlers de paix qui commencent le 22 décembre, Trotsky dirige la délégation russe. Il va se faire le procureur des peuples contre la diplomatie impérialiste, cherchant en même temps à gagner du temps et à démasquer la politique allemande. Mais, le 5 janvier, le général Hoffmann sort une carte : la Pologne, la Lituanie, la Russie blanche, la moitié de la Lettonie doivent rester occupées par l’armée allemande. Les Russes ont dix jours pour répondre par oui ou par non. Doivent-ils céder, le couteau sur la gorge ? Ont-ils la force de résister comme ils avaient toujours affirmé qu’ils le feraient dans de telles circonstances, en menant une « guerre révolutionnaire » ? Ni Lénine, qui défend la première des positions, ni Boukharine, qui défend la deuxième, n’arrivent à rallier la majorité au comité central qui, finalement, suit Trotsky, et décide par 9 voix contre 7 de mettre fin à la guerre sans signer la paix. Trotsky informera donc la délégation allemande que « la Russie, tout en refusant de signer une paix d’annexion, déclare la fin de la guerre » . Les délégués russes quittent Brest-Litovsk.

Mais l’Allemagne, qui vient de signer un traité de paix avec un gouvernement fantoche de l’Ukraine, fait savoir qu’elle considère l’attitude russe comme une rupture de l’armistice. Le 17, l’offensive de l’armée allemande se développe sur tout le front. Lénine propose au comité central de reprendre les pourparlers pour signer la paix. Il est battu par 6 voix contre 5. Contre lui, Boukharine et Trotsky ont fait prévaloir la décision de « reculer la reprise des négociations de paix jusqu’à ce que l’offensive allemande soit suffisamment claire et que soit révélée son influence sur le mouvement ouvrier » [16]. Mais Lénine estime que ce sont là phrases creuses et que la majorité du comité central se dérobe en fait à ses responsabilités. Il pose donc la question de savoir ce qu’il faudra faire si l’armée allemande continue à avancer et si la révolution n’éclate pas en Allemagne : cette fois, le comité central, par 6 voix contre 1, celle de Joffé, et 4 abstentions, indique qu’il faudrait effectivement reprendre les pourparlers. Trotsky, dans ce vote, a rejoint Lénine.

Le 18, le comité central se réunit de nouveau, car l’avance allemande progresse d’une manière foudroyante en Ukraine. Lénine propose de reprendre les négociations sur la base des propositions sur lesquelles la délégation russe a refusé de signer précédemment : Trotsky le suit encore et cette proposition est adoptée par 7 voix contre 5. Le gouvernement va donc reprendre contact avec l’état-major allemand, dont la réponse parvient le 23 février. Les conditions sont aggravées : il faut cette fois évacuer l’Ukraine, la Livonie, l’Esthonie. La Russie va être amputée de 26 % de sa population, 27 % de sa superficie cultivée, 26 % de ses voies ferrées, 75 % de sa capacité de production d’acier et de fer [17].

La discussion reprend au comité central : Boukharine demande le rejet des conditions allemandes et la résistance à outrance , la « guerre révolutionnaire ». Lénine exige la fin du « bavardage révolutionnaire » , menace une fois encore de démissionner si le comité central ne se range pas à son avis. Staline propose, comme un moyen terme, la réouverture des négociations. Lénine exige alors que le comité central se prononce pour l’acceptation ou le rejet immédiats des conditions allemandes : il propose l’acceptation et sera suivi par 7 voix contre 4. Trotsky n’est pas convaincu, mais se refuse à courir le risque d’avoir à mener une guerre révolutionnaire sans Lénine à la tête du gouvernement. Le même jour, le comité exécutif des soviets approuve la position du comité central défendue par les bolcheviks par 116 voix contre 84 : de nombreux députés bolcheviques s’abstiennent.

Le traité amputant la Russie est signé le 3 mars 1918 à Brest-Litovsk.

Jusqu’au dernier moment, toutes les éventualités ont été envisagées, y compris l’acceptation des offres d’aide matérielle et militaire transmises par les ambassadeurs des pays alliés : les mêmes lignes de partage se retrouvent d’ailleurs sur cette question dans le comité central, les partisans de la « guerre révolutionnaire » votant pour refuser l’aide alliée. En revanche, Trotsky, qui est partisan de l’accepter, le cas échéant, sera soutenu par Lénine qui vote « pour recevoir des pommes de terre et des munitions des brigands impérialistes » [18].

Le parti au bord de la scission.

En fait, la discussion autour de Brest-Litovsk a mené le parti à deux doigts de la scission. Dès la décision du comité central, un groupe de responsables, parmi lesquels Boukharine, Boubnov, Ouritski, Piatakov, Vladimir Smirnov, démissionnent de toutes leurs fonctions, reprennent leur liberté d’agitation à l’intérieur du parti comme à l’extérieur. Le bureau régional de Moscou déclare qu’il cesse de reconnaître l’autorité du comité central jusqu’à la réunion d’un congrès extraordinaire et de nouvelles élections. Sur proposition de Trotsky, le comité central vote une résolution garantissant à l’opposition le droit de s’exprimer librement à l’intérieur du parti. L’organe du parti à Moscou, le Social-démocrate, s’en prend cependant publiquement à l’acceptation du traité, le 2 février. La République soviétique de Sibérie refuse d’en reconnaître la validité et se considère toujours comme en état de guerre avec l’Allemagne.

Le 4 mars, le comité du parti de Pétrograd fait paraître le premier numéro d’un quotidien, le Kommunist dont le comité de rédaction est formé de Boukharine, Karl Radek et Ouritski, et qui va être l’organe public de l’opposition de ceux que l’on appelle désormais les « communistes de gauche » . Cette initiative, coïncidant avec la tenue du congrès qu’elle avait réclamé et où elle est battue semble indiquer la détermination de l’opposition de s’engager dans la voie de la scission et de la constitution d’un parti rival de celui qui vient de changer, cette fois à l’unanimité, son nom pour celui de « parti communiste » .

C’est en effet toute une ligne que les « communistes de gauche » opposent à celle de Lénine. La chute brutale de la production industrielle a amené le conseil des commissaires à restreindre la portée des initiatives prises par les ouvriers dans les entreprises sous le drapeau du « contrôle ouvrier ». Au comité central, puis au congrès, Lénine a fait adopter des mesures énergiques pour enrayer la désorganisation de l’industrie : maintien, le plus longtemps possible, de l’ancienne administration capitaliste des entreprises, concessions pour s’assurer les services des spécialistes et techniciens bourgeois, rétablissement de l’administration et de la direction par une seule personne, encouragement à la productivité ouvrière par un système de primes contrôlé par les syndicats. Lénine ne dissimule pas que le contrôle ouvrier est à ses yeux un pis-aller, en attendant que soit possible l’organisation d’un contrôle d’Etat. Les communistes de gauche voient dans ces mesures un recul de la révolution. Pour Boukharine, le parti est à un tournant de son histoire : ou bien la révolution russe se bat sans compromission contre le monde capitaliste par la « guerre révolutionnaire » , tout en parachevant son œuvre intérieure par une nationalisation totale et la remise de la direction de l’économie à un organisme émanant des comités de contrôle, ou bien elle signe la paix avec l’Allemagne et entre dans la voie du compromis à l’extérieur et de la dégénérescence à l’intérieur. Lénine a affirmé la nécessité d’une période de « capitalisme d’Etat » pour l’économie; les communistes de gauche décèlent l’amorce de la restauration de rapports « petits-bourgeois » dans les entreprises, dénoncent la conception « centraliste bureaucratique » qui l’inspire, l’abandon, en pratique, de « l’Etat-commune, administré par en bas » qui devrait être la base de l’Etat ouvrier. Et Boukharine ironise sur la présence, désormais obligatoire, d’un « commissaire » auprès de chaque cuisinière appelée à diriger l’Etat!

A ce réquisitoire, Lénine répond par une analyse de la situation « extraordinairement pénible, difficile, périlleuse au point de vue international; nécessité de louvoyer et de reculer; période d’attente de nouvelles explosions de la révolution qui mûrit laborieusement en Occident; à l’intérieur du pays, période de lente édification, d’impitoyables rappels à l’ordre; longue lutte acharnée livrée par le rigoureux esprit de discipline prolétarien à l’élément menaçant du laisser-aller et de l’anarchisme petit- ‘y sont affrontés. Boukharine et ses amis craignent certes que l’acceptation de la paix le couteau sur la gorge ne sbourgeois » [19].

Faut-il, avec Robert V. Daniels, voir dans cette polémique le germe des éclatements futurs, le conflit entre l’aspect utopique et l’aspect réaliste du bolchevisme ? Soulignons plutôt, avec E.-H. Carr, que la discussion ne se termine pas par la victoire d’un principe sur un autre, car ce ne sont pas des principes qui signifie l’abandon de la politique de révolution internationale et ne soit en quelque sorte la préface d’une sorte de ligne de la coexistence pacifique qui ne saurait qu’aboutir à la dégénérescence de la révolution. Mais Lénine n’abandonne pas la perspective de la révolution européenne : « Il est absolument exact, proclame-t-il, que, sans révolution allemande, nous périrons » [20]. Il refuse d’admettre, comme Riazanov le suggère, que le parti se trouve placé devant le dilemme d’être « avec les masses paysannes ou avec le prolétariat d’Europe occidentale ». Il veut la paix immédiate, condition de l’appui paysan et répit en attendant du renfort : « Ce serait une erreur de fonder la tactique du gouvernement socialiste de Russie en essayant de déterminer si la révolution socialiste éclatera ou non en Europe et surtout en Allemagne dans les six prochains mois » [21]. Il maintient que « la révolution socialiste doit venir et viendra en Europe » et affirme de nouveau : « Toutes nos espérances en la victoire définitive du socialisme sont fondées sur cette certitude et sur cette prévision scientifique » [22].

Le rétablissement de la cohésion.

Le parti retrouvera sa cohésion dans les mois qui suivent. L’attitude de Trotsky, à cet égard, est déterminante. « Il n’y aurait pas de coup plus grave porté aujourd’hui à la cause du socialisme, que l’effondrement du pouvoir soviétique en Russie » [23], a déclaré le comité central. Ce souci de préserver les chances de la révolution européenne qui est, avant tout, le sien, la profonde considération qu’il éprouve désormais pour Lénine, déterminent son attitude au comité central et au congrès de mars 1918 : il maintient ses réserves et ses critiques, mais multiplie les efforts pour empêcher la cristallisation des divergences. C’est lui qui convainc Joffé et Dzerjinski de ne pas suivre Boukharine dans son opposition publique, et c’est lui qui, pour le garder, fait offrir à Boukharine la liberté d’expression totale à l’intérieur. Dans cet effort de synthèse par la démocratie interne dans la perspective de la révolution mondiale, il est, après avoir empêché l’éclatement l’agent de la cohésion retrouvée.

Boukharine, qui a longtemps semblé résolu, hésite. Ce n’est pas une mince affaire que de créer un nouveau parti communiste et d’engager la lutte contre celui que dirige Lénine, avec la perspective de remplacer ce dernier à la tête de la révolution. Les communistes de gauche, eux aussi, redoutent une scission dont ils sentent qu’elle comportes risques redoutables et, pour eux, des responsabilités écrasantes. Kommunist, transféré à Moscou cesse sa parution quotidienne, devient hebdomadaire. La discussion dans le parti ne tourne pas à l’avantage de l’opposition. Dès le mois de mai, elle a perdu la majorité à Moscou et dans la région de l’Oural, que dirigeait Préobrajenski. Les communistes de gauche ont-ils envisagé une alliance « parlementaire » avec les s.r. de gauche, adversaires de la signature comme eux, au comité exécutif des soviets ? Il, semble bien qu’une telle combinaison leur ait été proposée : un changement pacifique de majorité au sein de l’exécutif aurait amené la substitution au gouvernement de Lénine d’un gouvernement Piatakov, partisan de la guerre révolutionnaire. Boukharine, qui révélera plus tard ces conversations, précise cependant que les communistes de gauche ont refusé ces avances des s.r. de gauche.

D’ailleurs, c’est finalement l’altitude de ces derniers qui sera déterminante pour ramener l’opposition au bercail. Au mois de juillet, ils décident de déclencher une campagne terroriste pour provoquer la reprise de la guerre avec l’Allemagne. Sur l’ordre de leur comité central, un groupe de s.r. de gauche, avec le jeune Blumkine, membre de la Tchéka, abattent l’ambassadeur d’Allemagne, le comte von Mirbach. D’autres s.r. de gauche, également membres de la Tchéka, arrêtent des responsables communistes et tentent un soulèvement à Moscou. Les communistes de gauche, Boukharine en tête, participeront à la répression. Les débats du congrès des soviets ont montré le gouffre qui se creusait entre les s.r. de gauche et les bolcheviks. Les communistes de gauche décident de rester dans le parti car ils n’ont pas d’autre choix à l’heure du danger. La crise interne, en définitive, aura, une fois de plus, renforcé sa cohésion. Lénine a encore affirmé le droit de ses contradicteurs à quitter le parti, écrivant dans la Pravda du 28 février : « Il est parfaitement naturel que des camarades qui sont nettement opposés au comité central le condamnent énergiquement et expriment leur conviction qu’une scission est inévitable. C’est le droit le plus élémentaire des membres du parti » [24].

Une année plus tard, le 18 mars 1919, il dira : « La lutte qui a pris naissance dans notre parti au cours de l’année écoulée a été extrêmement féconde, elle a suscité de multiples heurts sérieux, mais il n’y a pas de lutte sans cela »[25]. C’est qu’à cette date, il y a déjà dix mois que les opposants ont repris leur place dans les rangs du parti et luttent sur tous les fronts. La guerre civile, commencée le 25 mal 1918 par la révolte de la Légion tchécoslovaque durera trente mois, épuisant le pays, absorbant toutes les forces des révolutionnaires. Le monde capitaliste soutient les armées blanches : pour lui comme pour les bolcheviks le front de la guerre civile est celui d’une lutte internationale où s’affrontent le vieux monde et l’avant-garde de ces Etats-Unis socialistes d’Europe dont Trotsky confiait en 1917 à John Reed qu’ils étaient l’objectif du lendemain et qui figurent au programme de l’Internationale communiste.

Notes

[1] SADOUL, Notes sur la révolution bolchevique, p. 69.

[2] LÉNINE, Œuvres complètes, t. XXVII, p. 395.

[3] Ibidem, t. XXVI, p. 311.

[4] Ibidem, t. XXVI, p. 300.

[5] Cité par ANWEILER, op. cit., pp. 274-275.

[6] Cité par CARR, op. cit., t. I, p. 132.

[7] LÉNINE, Œuvres complètes, t. II, p. 450.

[8] Cité par CARR, op. cit., t. I, p. 131.

[9] ANWEILER, op. cit., p. 276.

[10] LÉNINE, Œuvres complètes, t. XXVIII, p. 30.

[11] SADOUL, op. cit., p. 296.

[12] Cité par DEUTSCHER, P.A. p. 337.

[13] LÉNINE, Œuvres complètes, t. XXVIII, p. 30.

[14] Cité par SERGE, An l, p. 273.

[15] Ibidem, p. 252.

[16] BUNYAN et FISHER, op. cit., pp. 510-511.

[17] SCHAPIRO, C.P.S.U., p. 186.

[18] Cité par CARR, op. cit., t. III, p. 146.

[19] LÉNINE, Œuvres choisies, t. II, p. 405.

[20] Ibidem, p. 353.

[21] Ibidem, p. 317.

[22] Ibidem.

[23] Cité par CARR, B. R. t. III, p. 56.

[24] LÉNINE, Œuvres complètes, t. XXVII, p. 63.

[25] Ibidem, t. XXIX, p. 71.

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Cette entrée a été publiée le 4 mars 2021 par dans COMEMORATION, DEVOIR DE MEMOIRE, URSS.
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