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« Islamo-gauchisme » : réflexions théoriques et politiques sur la recherche

Hélène Marra

Revue L’Anticapitaliste n°124 (mars 2020)

La politique managériale et autoritaire de l’Enseignement supérieur et de la recherche a atteint un paroxysme avec la récente offensive de Frédérique Vidal autour de l’« islamo-gauchisme ». La campagne menée par le gouvernement à l’aide de ce nouveau mot-valise permet non seulement de stigmatiser et surveiller certains courants des sciences sociales mais il constitue également un enjeu politique et stratégique.

Antifascist cortege, demonstration against islamophobia, called by several parties, unions and associations, Paris, November 10 2019. Cortege antifascite, manifestation contre l’islamophobie appelee par plusieurs partis, syndicats et associations, Paris, 10 novembre 2019.

La campagne contre l’« islamo-gauchisme » permet en effet de déplacer l’attention des échecs de la gestion macronienne de la pandémie et de l’état de paupérisation de nombreux et nombreuses étudiantEs, vers une campagne de diffamation visant la classe intellectuelle et, plus largement, les musulmanEs et les courants politiques (FI et NPA essentiellement) qui, à des degrés divers, refusent le consensus sur ces questions.

Cet article essaie de mettre en perspective plusieurs aspects de la polémique autour de l’« islamo-gauchisme » : à la fois les questions internes à la recherche et les relations que celle-ci entretient avec la société, le capitalisme et l’état de la lutte des classes.

La recherche : entre aspiration critique et conservation

En ce qui concerne la recherche, notre position fondamentale correspond à celle énoncée par Trotsky au sujet de l’art : « Toute licence en art », qui, traduite dans le domaine scientifique, signifie qu’il n’y a pas de sujet interdit pour la recherche. Les sciences sociales ont précisément comme objectif celui de questionner les phénomènes sociaux, d’interroger ce qui semble être évident et allant de soi, afin de dévoiler les constructions, les tensions et les contradictions de l’ordre social. Cela peut et, à notre sens, doit, inclure une interrogation sur les relations de pouvoir.

Les formulations de la sociologie critique ne font toutefois pas l’unanimité dans le monde académique. L’histoire est d’ailleurs riche d’exemples démontrant que les productions scientifiques peuvent être orientées d’une manière à justifier des thèses définies a priori. Nous pouvons mentionner, à ce propos, les « recherches » racialistes de la fin du XIXe et du début du XXe siècles qui visaient surtout à affirmer la supériorité des Blancs « caucasiens », ou encore les travaux archéologiques conduits dans certains pays qui ont comme objectif de justifier une thèse sur le « premier occupant » d’un territoire (Israël, Azerbaïdjan…). Le savant et sa science sont généralement intégrés à l’appareil social et le résultat du travail scientifique peut donc constituer un facteur d’auto-conservation de l’ordre établi. À ce propos, la définition de la Théorie critique proposée par M. Horkheimer est éclairante : ce qui distingue la théorie critique de la théorie traditionnelle n’est pas son objet mais c’est avant tout son sujet. « Les catégories créées par Marx : classe, exploitation, plus-value, profit, paupérisation, effondrement, sont des facteurs d’un ensemble conceptuel dont le sens ne doit pas être recherché dans la reproduction de la société telle qu’elle est, mais au contraire dans la modification et la correction de ce qu’elle a d’aberrant »1. Dans cette perspective, l’approche critique vise à transformer la réalité et non pas seulement à l’analyser. Ce qui présuppose que les chercheurEs soient soucieux de la façon dont leurs productions sont reçues et appropriées par les acteurs sociaux et doivent pouvoir concevoir leur travail intellectuel à partir de la prise qu’il peut avoir sur son époque et sur l’état des choses existant.

Les biais méthodologiques

La recherche peut aussi être biaisée par un manque de transparence sur la méthodologie et le choix des sources. Cet écueil est évident dans le cadre des recherches historiques pour lesquelles la sélection des sources est un élément déterminant l’orientation de la recherche. La façon dont on met en relief des éléments tout en en négligeant d’autres a une incidence sur l’objet de recherche, qui est donc toujours le fruit d’une construction. Si cela n’invalide pas le travail de recherche, cela permet de questionner la prétention de neutralité et la croyance aveugle dans l’empirisme. Un terrain de recherche ne parle pas tout seul, il est investi et donc aussi modelé par les chercheurEs. Ainsi, en sociologie, tant la méthode du questionnaire que la méthode de l’entretien ne sont pas exemptes de risques de biais (formulation des questions, représentativité de l’échantillon utilisé, méthodes d’interrogation, connaissance du sujet et volonté de se conformer aux règles du jeu social de la part de l’enquêtéE…).

Engagement et recherche

L’un des éléments de l’offensive réactionnaire actuelle est l’accusation faite à certainEs chercheurEs d’être — par ailleurs — des personnalités engagées dans le champ social, voire le champ politique. Une accusation qui fait évidemment fi de l’engagement très à droite de certains des universitaires pourfendeurs de l’« islamo-gauchisme », et qui ignore surtout la nature particulière du « savoir engagé », lequel ne renonce nullement à la scientificité au profit de l’idéologie mais entend au contraire mettre la recherche scientifique au service de l’engagement. Pierre Bourdieu expliquait ainsi : « Il y a dans la tête de la plupart des gens cultivés, surtout en science sociale, une dichotomie qui me paraît tout à fait funeste : la dichotomie entre scholarship et commitment — entre ceux qui se consacrent au travail scientifique, qui est fait selon des méthodes savantes à l’intention d’autres savants, et ceux qui s’engagent et portent au dehors leur savoir. L’opposition est artificielle et, en fait, il faut être un savant autonome qui travaille selon les règles du scholarship pour pouvoir produire un savoir engagé, c’est-à-dire un scholarship with commitment. Il faut, pour être un vrai savant engagé, légitimement engagé, engager un savoir. Et ce savoir ne s’acquiert que dans le travail savant, soumis aux règles de la communauté savante. »2

Nulle contradiction entre recherche et engagement tant que les chercheurEs s’astreignent à respecter un certain nombre de critères essentiels de la démarche scientifique, et qu’ils et elles soumettent leurs travaux au jugement de leurs pairs. Et si la « neutralité » scientifique est un mythe, il n’en va pas de même de l’aspiration à toujours tendre vers l’objectivité, au sens que lui a donné Paul Ricœur : « L’objectivité ici doit être prise en son sens étymologique strict : est objectif ce que la pensée méthodique a élaboré, mis en ordre, compris et ce qu’elle peut ainsi faire comprendre »3.

Recherche et mouvement(s)

Les recherches critiques ne sont pas détachées des conditions historiques et politiques dans lesquelles elles sont produites. Leur relation au social et au politique, leurs préoccupations et approches varient en fonction des capacités des forces sociales et de l’état de la lutte des classes. Les années 1960 et 1970 ont été marquées par la montée de mouvements d’émancipation qui ont permis une articulation particulière entre le savoir critique et la praxis politique.

La figure du savant apparait désormais déconnectée de la société et sa production est souvent peu connue ou mal comprise à l’extérieur de son champ social. Ainsi, dans l’actuel contexte de fractionnement et d’éclatement des luttes, la recherche semble refléter ces mêmes phénomènes en se recentrant sur des catégories spécifiques, pouvant être sur-déterminées en dépit des programmes attentifs aux articulations et interdépendances entre les différentes dimensions du social. Cette fragmentation traduit certainement aussi les tendances au repli et à la valorisation d’identités de « groupe d’origine » (que cette origine soit réelle, mythique ou assignée). Celles-ci sont exacerbées par la crise du capitalisme, les processus d’individualisation des sociétés modernes et la conséquente liquéfaction des repères et des relais collectifs. Certaines de ces valorisations identitaires sont autocentrées et ne s’accompagnent pas d’une volonté d’influencer les comportements des non-membres du groupe, même si des contraintes plus ou moins importantes peuvent être exercées sur ses membres (en France, par exemple, les Tamouls ont une forte identité collective et sont structurés religieusement et politiquement mais ne prétendent pas peser sur la société).

D’autres valorisations identitaires sont tournées non seulement vers l’intérieur du groupe mais vers l’ensemble de la société. La plus importante est, bien sûr, celle des « Français de souche » qui a conduit, au fil de l’Histoire, à des discriminations et des violences massives contre d’autres groupes (Italiens, Juifs, Arabes…), et perdure aujourd’hui d’autant que les politiques ne cessent de revenir sur l’ « identité nationale ».

Les groupes marginalisés et discriminés peuvent s’engager dans des luttes émancipatrices visant la revalorisation de leurs identités méprisées, qui peuvent dans certaines circonstances faire l’objet de tentatives d’instrumentalisations réactionnaires (fondamentalismes religieux, nationalismes ethniques, etc.). Pour certains observateurs, ces luttes sont intimement liées aux registres et aux dynamiques asymétriques de la visibilité et du droit à la prise de parole dans l’espace public4. Le comité « Justice pour Adama », par exemple, élabore des stratégies de mise en visibilité dans l’espace public des personnes racisées, de leurs corps et visages, de leur façon de vivre et faire communauté. Ces mouvements, de par leur capacité à créer des convergences avec d’autres acteurs en lutte5 et à articuler la dimension de la justice raciale avec celle de la justice sociale, jouent un rôle central dans la critique du capitalisme. À l’instar de Daniel Bensaïd, nous les considérons comme un « point de départ », et non pas comme un point final, «pour aller vers l’autre, pour tisser des liens, pour recréer des rapports de solidarité articulés à un horizon d’universalité commune »6.

  • 1.Max Horkheimer, Théorie traditionnelle et théorie critique, Paris, Gallimard, 1974, p. 52.
  • 2.Pierre Bourdieu, « Pour un savoir engagé », in Contre-feux 2, Paris, Éditions Raisons d’agir, 2001, p. 33-41.
  • 3.Paul Ricœur, Histoire et vérité, Paris, Points Essais, 2001 (1955), p. 26.
  • 4.Nancy Fraser , Qu’est-ce que la justice sociale ?, Paris, La Découverte, 2005.
  • 5.« Justice pour Adama »; a soutenu le mouvement des Gilets jaunes et celui des femmes de l’hôtellerie.
  • 6.« Entretien avec Daniel Bensaïd sur le rôle des intellectuels », le Philosophoire n°37, 2012.

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Cette entrée a été publiée le 11 mars 2021 par dans anticapitalisme, COMPLOTISME, ETAT POLICIER, FRANCE, idées, ISLAMOPHOBIE.