NPA Loiret

Mel de Contact : npa.orleans@orange.fr

« Israël viole les droits humains » : dans la Ville sainte, la bataille pour Jérusalem-Est

Par Clothilde Mraffko (Jérusalem, correspondance)

Les quartiers de Cheikh Jarrah et de Silwan sont au cœur de la stratégie d’Israël pour étendre son emprise sur Jérusalem-Est, qu’il occupe depuis 1967, en poussant les résidents palestiniens hors des murs et en tentant de dissoudre l’identité arabe de la cité.

La légère brise du soir charrie quelques relents d’odeur âcre, semblable à celle de cadavres d’animaux en décomposition ou à celle des égouts. L’eau putride a été projetée il y a une semaine déjà, mais elle imprègne les murs et le goudron, s’infiltre dans les interstices des portails de Cheikh Jarrah, en contrebas de la Vieille Ville de Jérusalem. Cela fait des mois que le quartier est souillé : la police israélienne utilise la « kharara », le « camion à merde », comme l’ont surnommé les Palestiniens, pour disperser les manifestants. Une punition collective aussi pour les habitants qui résistent à leur possible expulsion au profit de colons israéliens.

« Depuis le mois d’avril, on ne dort pas », soupire Aref Hammad dans son petit logement au milieu de la rue. Les colons israéliens convoitent sa maison et celles de 27 autres familles – environ 300 Palestiniens –, arguant du fait qu’elles sont construites sur des terrains qui appartenaient à des Juifs avant la création d’Israël en 1948. Le 2 août, la Cour suprême israélienne, qui devait statuer sur le sort de quatre de ces familles, a renvoyé la décision à plus tard. Trop sensible : en mai, ce que l’Etat hébreu présente comme un simple conflit foncier est devenu une affaire mondiale, symbole des politiques israéliennes d’expulsion des habitants palestiniens de Jérusalem-Est – grâce notamment à la mobilisation non violente des Palestiniens et aux réseaux sociaux. La répression israélienne de ce mouvement de solidarité est l’une des causes du déclenchement de la guerre qui a duré onze jours à Gaza.

Aref Hammad avec ses petits-enfants, chez lui, dans le quartier de Cheikh Jarrah, à Jérusalem-Est, le 9 août 2021. SAMAR HAZBOUN POUR « LE MONDE »

La maison d’Aref Hammad est menacée depuis 1972, mais tout s’est accéléré depuis une dizaine d’années. « Les dossiers se sont accumulés dans les tribunaux. Ils veulent aller vite, nous expulser, détruire les maisons et construire des logements pour les colons », résume le Palestinien de 70 ans, qui a emménagé dans le logement en 1952, après que sa famille a quitté Haïfa à la création d’Israël. Lui n’a pas le droit au retour sur ses terres ancestrales – la loi ne s’applique que pour les Juifs. « Ce n’est pas seulement Cheikh Jarrah (…), de plus en plus de communautés sont déplacées, constate Aviv Tatarsky, de l’ONG israélienne Ir Amim. C’est une politique bien plus agressivequ’auparavant. »

Négociations au point mort

Depuis la guerre de 1967, Israël se fixe trois objectifs dans la Ville sainte, qu’il considère comme sa capitale « éternelle et indivisible » « Garder le contrôle sur tout Jérusalem, et Jérusalem-Est en particulier, limiter la démographie palestinienne et mettre en œuvre une colonisation très offensive dans la Vieille Ville et son bassin, qui sont très majoritairement palestiniens, afin de judéiser ces zones », résume le chercheur. Ces dernières années, les négociations entre l’Autorité palestinienne et Israël sont au point mort ; les Palestiniens de Jérusalem sont livrés à eux-mêmes pour résister à ces politiques, exacerbées par les années Trump.

Jamais la colonisation et les démolitions à Jérusalem-Est n’ont été aussi intenses que l’an dernier. « Et personne au sein du système politique israélien ne fait quelque chose pour stopper cela, ajoute Aviv Tatarsky. La communauté internationale regarde la situation comme si on était au temps du processus d’Oslo, elle veut voir deux capitales à Jérusalem et s’insurge contre tout ce qui est censé y faire obstacle. Mais ce n’est pas la situation aujourd’hui : Israël contrôle Jérusalem-Est et viole les droits humains des Palestiniens. La communauté internationale n’a pas vraiment intégré ce changement. » 

Fooz Hammad, l’épouse d’Aref Hammad, dans leur jardin à Cheikh Jarrah, à Jérusalem-Est, le 9 août 2021. SAMAR HAZBOUN POUR « LE MONDE »

Derrière un portail bleu foncé au cœur d’Al Bustan, dans le quartier deSilwan,au pied de la Vieille Ville, voisins et proches se bousculent pour venir embrasser Qutaïba Odeh. Le café circule, de grandes tables ont été dressées : le jeune Palestinien de 27 ans est sorti le matin même, après cinq jours à l’ombre ; il est assigné à résidence pour une semaine encore. « D’abord, ils m’ont accusé de troubles à l’ordre public, puis de travailler au service d’une organisation terroriste, raconte celui qui se définit comme un travailleur social apolitique. Cette arrestation, c’est pour faire pression sur moi, parce que je résiste et refuse de me taire. »

« A RAMALLAH, ILS ONT MAHMOUD ABBAS, À L’INTÉRIEUR D’ISRAËL, ILS ONT UN COMITÉ ARABE ET LE PARLEMENT. NOUS, ICI, ON A DIEU ET C’EST TOUT ! », RÉSUME QUTAÏBA ODEH, QUI GÈRE UN CENTRE SOCIAL

Qutaïba Odeh gère le centre social du quartier. Ici, près de 1 000 personnes pourraient voir leurs maisons démolies. La mairie considère qu’elles sont construites illégalement et veut créer un parc touristique à la place. Juste à côté, à Batn Al-Hawa, 86 familles sont menacées d’expulsion au profit d’une organisation de colons israéliens. « A Silwan, il y a cinq quartiers qui font face soit à des procédures pour démolitions soit à des expulsions, résume Zakaria Odeh, coordinateur de la Coalition civique pour les droits des Palestiniens. Silwan est au centre des politiques de la municipalité israélienne et du mouvement des colons depuis le premier jour de l’occupation israélienne, qui instrumentalisent l’argument religieux.» Deux organisations, Ateret Cohanim et Elad, aidées par le gouvernement israélien, ont installé plusieurs centaines de colons dans cette zone où vivent environ 60 000 Palestiniens.

« Obligation minimale de loyauté »

« Quand on parle de la ville de Jérusalem, la communauté internationale se met en mode silencieux. Ils n’ont soudain plus de voix, résume Qutaïba Odeh. L’autre problème, c’est que nous, en tant que Palestiniens à Jérusalem, sous occupation, on n’a ni père ni mère, on est orphelins. A Gaza, malgré toutes les difficultés qu’ils vivent, ils ont un gouvernement, en Cisjordanie à Ramallah, ils ont Mahmoud Abbas, à l’intérieur d’Israël, ils ont un comité arabe et le Parlement. Nous, ici, on a Dieu et c’est tout ! »

Le nationalisme palestinien n’a pas le droit de cité dans ce qui était censé devenir un jour la capitale du futur Etat auquel ils aspirent : même agiter un drapeau aux couleurs noir, vert, blanc et rouge est puni. Qutaïba Odeh a été arrêté pour la première fois quand il avait 12 ans, comme pas mal d’enfants dans son entourage, assure-t-il.

Qutaïba Odeh, chez lui, où il est assigné à résidence, à Al-Bustan, dans le quartier de Silwan, dans Jérusalem-Est, le 9 août 2021. SAMAR HAZBOUN POUR « LE MONDE »

L’Etat hébreu ne cache pas ses ambitions à Jérusalem et le plan directeur de la municipalité (« Plan Jérusalem 2000 ») assume l’objectif de « maintenir une solide majorité juive dans la ville »en fixant un « ratio de 70 % de Juifs and 30 % d’Arabes ». La démographie reste actuellement équilibrée autour d’un peu moins de 40 % d’habitants palestiniens. Ces derniers représentent cependant l’immense majorité des habitants de la Vieille Ville, en dépit de la conquête israélienne de 1967 : sur quelque 35 000 habitants, moins de 4 000 Juifs y résident.

PLUS DE 14 000 PALESTINIENS ONT PERDU LEUR RÉSIDENCE DEPUIS 1967

Les Palestiniens de Jérusalem ont en très grande majorité le statut de résident, qui est très contraignant : ils doivent prouver que la Ville sainte est leur « centre de vie » – cela signifie y avoir un logement, ne pas vivre à l’étranger ou en dehors de Jérusalem trop longtemps, ne pas avoir d’autre nationalité… Ces dernières années, ils ont également une « obligation minimale de loyauté envers l’Etat d’Israël »,jaugée par le ministère de l’intérieur. Plus de 14 000 Palestiniens ont perdu leur résidence depuis 1967. Et, parmi les autres, un tiers vit désormais de l’autre côté du mur de séparation, toujours dans les limites de la municipalité, mais coupés de tout, faute de place dans la ville, devenue inaccessible à l’est.

« La municipalité travaille à faire respecter la loi et mettre en œuvre l’idée que Jérusalem est la capitale de la nation juive », se défend le maire adjoint, Arieh King, qui a fondé et piloté pendant des années le Israel Land Fund, une organisation visant à étendre la colonisation à Jérusalem-Est. Lui juge l’actuel conseil municipal, qui a pris ses fonctions en 2020, « bien plus courageux » que les précédents et justifie les démolitions par une stricte application de la loi : « Qu’est-ce que vous pensez ? Que c’est le Far West ici ? » Si les Palestiniens construisent illégalement, explique-t-il, c’est parce qu’ils veulent payer moins cher.

Faux, rétorque Zakaria Odeh, « les Palestiniens ne peuvent solliciter un permis de construire que sur 13 % des terres de Jérusalem-Est. Il y a énormément de restrictions pour l’obtenir, cela prend un temps infini. (…) Pour construire 100 m2 il faut, en moyenne, 40 000 dollars, juste pour que le permis soit étudié ». Les procédures durent des années, parfois sans aucune chance d’aboutir.

« Plan d’assimilation »

Arieh King, kippa sur la tête, en sandales et tsitsit, ces franges qui pendent des vêtements des hommes chez les juifs religieux, préfère mettre en avant les projets de la municipalité pour Jérusalem-Est. Un centre high-tech à Wadi Joz, juste en dessous de la Vieille Ville, où 200 commerces palestiniens devraient être détruits pour laisser place au projet, un autre plus au sud, à Tsur Baher, des hôtels porte de Damas, et dans le village abandonné de Lifta, dont les habitants ont fui en 1948. « Mon rêve est qu’un touriste qui se balade à Jérusalem ne puisse pas faire la différence entre l’est et l’ouest », conclut le maire adjoint.

Le quartier de Cheikh Jarrah, à Jérusalem-Est, le 9 août 2021. SAMAR HAZBOUN POUR « LE MONDE »

Zakaria Odeh en a vu défiler, des plans municipaux, « aucun d’entre eux ne prend en compte les besoins socio-économiques des Palestiniens ». Lui se bat à coups de contre-plans, qu’il présente avec d’autres à la municipalité de Jérusalem, mais « tout cela coûte très cher », déplore-t-il. Les frontières sont nettes, dans les esprits comme dans le paysage urbain : ramassage des ordures, voirie, propreté, éducation… Jérusalem-Est fait figure de ville anarchique, faute d’investissements et de volonté politique.

Pourtant, les autorités israéliennes savent qu’elles doivent aussi compter avec ces quelque 350 000 Palestiniens qui continuent à vivre ici. Elle a entrepris quelques initiatives pour s’implanter dans ces quartiers, notamment à travers des centres sociaux. « C’est notre responsabilité. Si les jeunes ont un endroit où aller, pour recevoir des enseignements sur la vie, dans le domaine de la santé, pour trouver du travail, apprendre l’hébreu et l’anglais, ils se construiront un meilleur futur et n’iront pas participer à des actions nuisibles », juge Arieh King.

Ces centres communautaires visent aussi à supplanter les associations palestiniennes de quartier, plus pauvres, qui s’emploient à préserver et transmettre la culture arabe. L’université hébraïque a également ouvert plusieurs programmes rien que pour les étudiants palestiniens qui, traditionnellement, poursuivaient auparavant leurs études de l’autre côté du mur, en Cisjordanie occupée, privilégiant des cursus dans la continuité de ceux des écoles palestiniennes de Jérusalem.

C’est un « plan d’assimilation pour essayer d’effacer l’identité palestinienne, juge Zakaria Odeh. L’un des secteurs les plus visés est l’éducation ». Lui s’inquiète de cette « occupation des esprits » : « Si vous démolissez une maison, elle peut être reconstruite. Mais les mentalités, c’est beaucoup plus difficile à changer une fois qu’elles ont été forgées. »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s