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ALGERIE : Les féminicides, ce crime qui réduit les revendications du 8 mars au minimum : le Droit à la vie

Nous avons perdu Keltoum Rekhila, Fatima Rahmani, Tinhinan Laceb, Hafida Mansouri, Kenza Sadate, Rahima et sa fille de 10 ans, Linda Belharet, Dehbia Cherif, Meissem Bouazzizi, Maria Ben Madani, pour ne citer que les crimes les plus récents, sans oublier Amira Merabet, Chaïma, Amal et tant d’autres assassinées par des proches. 

Et les survivantes des tentatives de féminicides Amel, Oum El Kheir, Sihem, par immolation avec de l’essence, frappées au couteau, poussées du 4e étage.

Qu’on ne nous dise pas que ce sont des faits divers ou des «crimes passionnels», «qu’ils sont moins nombreux que les accidents de voiture» ! Que les difficultés socioéconomiques sont plus graves que cette violence, comme si les femmes n’étaient pas concernées par la misère ! Que toutes les femmes ne sont pas victimes de violences ! Bien sûr, mais il suffit d’en tuer une pour signifier aux agresseurs potentiels que le crime est permis et signifier à toutes les autres : «Voilà ce que vous risquez !»

C’est la preuve de la redjla ! La violence et son résultat ultime, le féminicide, est attachée directement à la vie quotidienne des femmes et des filles. Il est commis la plupart du temps par des proches ou des membres de la famille, ce qui signifie qu’il n’y a pas de lieu où les femmes peuvent se sentir en sécurité, pas même à la maison. La société éduque les criminels et tous les hommes, dans un statut «supérieur» qui leur donne droit de violence sur les femmes et impunité.

N’importe qui a le droit de leur imposer des remarques sexistes, les toucher dans le bus, leur faire du chantage sexuel pour des notes ou un poste de travail, tout membre mâle de la famille peut leur interdire de sortir, de travailler, d’étudier.

Et les chaînes de tv-poubelles ne peuvent que promettre le pire en «normalisant» et justifiant encore et encore ces comportements criminels. Nous savons bien sûr, qu’il y a eu évolution manifeste de la situation économique et sociale des Algériennes depuis l’indépendance : éducation, enseignement supérieur, formation professionnelle, emploi, mais avec un résultat bien loin des attentes, sans autonomie véritable. Et la violence ne cesse pas pour autant. Bien au contraire, elle semble augmenter. L’autre moitié de la population regarde ailleurs. Pourquoi remettre en question les privilèges qui lui sont offerts par cette infériorisation des femmes ?

On peut toujours les accepter et les justifier par la religion, les traditions, la «nature humaine des femmes et des hommes», la «réalité sociale» qu’on construit, en fait quotidiennement, sur la base de ces discriminations, par les images, les discours.

La «bonne conscience» de la société masculine, au-delà des différences de classes et d’opinions politiques, pour certains, se complaît à être «pour l’égalité des droits» sans voir ce que ces violences signifient pour les femmes, en souffrances, en coût social, psychologique, en négation de leurs droits civils et politiques. Et les institutions ? Et la justice ? Que font-elles pour prévenir ces crimes ? Elles attendent qu’ils se produisent.

Ces féminicides, ces vies détruites et les tentatives d’assassinat, sans compter leur impact sur les enfants et le reste de la famille, ne sont que des pertes collatérales, et donc insignifiantes au regard «de la situation économique, de la situation politique, des changements sociaux, du retard des mentalités, etc.». Les victimes, pour leur très grande majorité, ne peuvent se défendre et porter plainte tant elles ne font pas confiance à la justice, tant elles ne se sentent pas protégées.

L’Etat et les institutions, la justice, doivent mettre en place et appliquer une politique de prévention de la violence avec des mesures concrètes, car la loi seule n’est pas suffisante : protection de la victime, accès direct et rapide de la plainte, à la médecine légale, au tribunal, à un suivi psychologique des victimes. Nous ne devons pas attendre que le crime soit commis, sous prétexte de la «protection de la famille», argument absolument inepte dans ce cas.

Au contraire, une intervention rapide par l’éloignement de l’agresseur est la meilleure prévention. Assez de laxisme, de négligence, de non-prise de décision de la part des institutions, de non-protection de la victime, attitudes qui encouragent le crime, dont celui de ne pas condamner les discours de haine et de discrimination à l’encontre des femmes, ce silence qui banalise leur assassinat.

Pourtant l’Etat et les institutions sont responsables, ils sont régulièrement interpellés et en possession de propositions d’associations de femmes, pour l’application immédiate de mesures concrètes, pour prévenir ces violences.

Nous refusons donc de continuer tous les 8 mars encore et encore à réduire nos revendications à ce minimum : le Droit à la VIE.

Réseau Wassila/AVIFE

Les victimes d’actes sanglants et immondes deviennent ainsi les coupables de leur propre mort.

Lorsque Keltoum a été égorgée devant deux de ses enfants par son ex-mari, l’on a écrit sur les réseaux sociaux que cela était lié à des vidéos postées sur TikTok. Quand Chaïma a été violée puis brûlée vive, certains se sont demandés ce qu’elle portait ce jour-là et pourquoi avait elle accepté de suivre son bourreau. Et à chaque coup de couteau dirigé contre une femme, d’aucuns s’interrogent sur qu’elles ont fait pour susciter l’ire de leur agresseur.

Les victimes d’actes sanglants et immondes deviennent ainsi les coupables de leur propre mort. Les interrogations, très répandues sur les réseaux sociaux, portent en creux la croyance selon laquelle ces femmes n’ont eu que «ce qu’elles méritaient», car elles auraient «transgressé les limites», qu’elles ont se sont aventurées en dehors du cercle familial ou qu’elles ont eu l’outrecuidance de se vouloir indépendantes.

Les criminels et auteurs des actes barbares s’en sortent finalement à bon compte, car ils auraient défendu leur «honneur». Et c’est lorsque les crimes les plus abjects sont excusés que l’on se rend compte de l’ampleur du mal qui a gangrené la société algérienne.

Parcours d’obstacles

Souvent, un long parcours d’obstacles a empêché ces femmes de se faire entendre et de dénoncer les violences dont elles étaient victimes. Personne ne prêtera l’oreille à leurs douleurs. Une femme subissant les affres d’un mari violent s’entendra conseiller de «patienter» jusqu’à un changement de comportement de son époux.

Elle s’interdira de voir un médecin légiste pour constater les coups donnés (et apporter une preuve des faits dans un tribunal), car on lui dira certainement que c’est là une question qui doit se régler dans le cadre discret de la famille.

Elle se heurtera également à des policiers qui la dissuaderont de signaler les cas de violence au nom de la préservation de la cellule familiale. Le fait est qu’il faut aujourd’hui, pour venir à bout des violences, entamer une révolution des mentalités sans laquelle la mise en place d’un arsenal juridique ne servira à rien. «La responsabilité de l’Etat est de prévenir, d’éliminer toutes les formes de violence à l’égard des femmes, de les en prémunir et de poursuivre les auteurs afin qu’ils répondent de leurs actes (…).

L’Etat a le devoir de faire évoluer les mentalités et les comportements en s’attaquant aux stéréotypes sexo-spécifiques et comportements sociaux culturels pour prévenir et éliminer la violence à l’égard des femmes qui conduisent à la discrimination et qui façonnent les rôles stéréotypés des hommes et des femmes», pointe ainsi l’avocate Nadia Ait Zaï et présidente du Ciddef dans un récent plaidoyer contre la violence à l’égard des femmes.

«Il faut, note-t-elle encore, s’attaquer aux causes profondes de la violence faite aux femmes qui sont la distribution inégale du pouvoir au sein de la famille, le manque de compétences en communication et la résolution des conflits sans le recours à la violence (…) la croyance que les femmes et les enfants sont les propriétés qu’un homme peut contrôler et le manque d’action de la communauté, des témoins, des amis et des voisins pour prévenir ou arrêter la violence», soulignant que «la loi organisant la famille est le fondement des inégalités, de la discrimination et par voie de conséquence des violences au sein de la famille».

Car si des réflexions aussi ahurissantes ont pu avoir lieu autour de ce qui doit être considéré comme des crimes, c’est que des facteurs ont favorisé les inégalités ainsi que la banalisation des violences à l’égard des femmes. Bien sûr, des lois existent criminalisant les violences contre les femmes, mais elles pèchent parfois à cause de leur inapplicabilité, leur insuffisance ou – là encore – leur absurdité. L’article 279 du code pénal algérien stipule ainsi que le «meurtre, les blessures et les coups sont excusables, s’ils sont commis par l’un des époux sur son conjoint ainsi que sur le complice à l’instant où il les surprend en flagrant délit d’adultère» et il y a réduction de la peine.

Il y a aussi la «clause du pardon» en cas de violence conjugale, incitant la femme victime de violences conjugales à pardonner à son mari. Plusieurs femmes se voient contraintes de le faire en raison des pressions familiales et/ou économiques (sans emploi et sans logement, elles sont contraintes de rester sous le joug d’un mari violent). D’autres lois créent un climat favorable au féminicide : l’article 326 permet en cas d’enlèvement et, par conséquent étendu au viol et agression sexuelle, le mariage du coupable avec la victime, particulièrement, lorsque c’est une mineure et que les parents sont d’accord.

La femme se retrouve ainsi de facto en position de faiblesse, malgré les tentatives de dénonciation et de recensement des actes féminicides (à l’instar du portail féminicides-dz lancé par Narimene Mouaci Bahi et Wiam Awres). Ce site narrant les souffrances de ces femmes, dont la vie a été ôtée par des maris, des pères, des frères, des fils ou des inconnus, montre un visage hideux de la société algérienne d’aujourd’hui. Car si, il y a quelques années, il était question de femmes qui mourraient sous les coups, elles sont désormais brûlées, égorgées, jetées par le balcon… Les bourreaux faisant reculer toujours plus loin les limites de la violence contre les femmes.

Les associations féminines n’ont de cesse, ces dernières années, d’interpeller les pouvoirs publics, proposant des solutions afin de venir en aide aux victimes des violences. Le collectif Femmes algériennes pour un changement pour l’égalité (Face) réclame notamment la réquisition d’auberges/ hôtels pour abriter les femmes et les enfants en danger, la construction de centres d’hébergement, partout, dans le pays ainsi que l’accès aux femmes victimes de violences quel que soit leur statut matrimonial avec ou sans enfants.

Elles insistent pour la mise en vigueur de centres d’appels téléphoniques accessibles gratuitement 24 heures sur 24, à partir du téléphone fixe et portable et réclament l’interpellation des agresseurs et la protection immédiates des victimes avec ou sans certificat de médecine légale ainsi que l’éloignement de l’agresseur en attendant l’enquête et les modalités de jugement rapide et exemplaire.

A cela s’ajoutent des revendications liées à la mise en place d’un budget alloué à l’aide aux victimes de violences et à leurs enfants, le développement des programmes de formation de prise en charge des femmes victimes de violence des professionnels de la santé, la justice et la police ainsi que la mise en œuvre d’une campagne massive d’éducation à l’égalité, dans les programmes et établissements scolaires, dans les placardages de rue, dans les médias et les télévisions.

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Cette entrée a été publiée le 9 mars 2022 par dans ALGERIE, DROIT DES FEMMES, FEMINICIDE.
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