Châtillon-sur-Chalaronne s’apprête à céder une bâtisse du XVIIe siècle à la Maison d’éducation Pauline-Marie-Jaricot, une école hors contrat aux relents sexistes et dont l’entourage gravite autour de mouvements d’extrême droite. Un collectif citoyen s’y oppose.
Prisca Borrel Médiapart
EnEn août, après deux ans de bail avec option d’achat, les fondateurs de la Maison d’éducation Pauline-Marie-Jaricot (MEPMJ), sise à Châtillon-sur-Chalaronne dans l’Ain, devraient pouvoir acquérir la bâtisse du XVIIe siècle qui abrite cet établissement hors contrat (collège-lycée) réservé aux jeunes filles, pour 400 000 euros.
Le maire Les Républicains (LR) de cette petite commune de 5 000 habitant·es, Patrick Mathias, a d’ores et déjà inscrit cette transaction dans le tableau des recettes d’investissement du budget primitif de la ville, confortant les projets à long terme du couple cofondateur de l’école, Jacques et Thérèse Madi.
Qu’importe leur proximité récente avec le mouvement d’extrême droite Civitas (dissous en 2023), comme l’a révélé le média L’Arrière-Cour… Qu’importent, aussi, les discours sexistes et réactionnaires de la directrice auprès de ses élèves, qui se consacrent aux enseignements classiques le matin, avant de passer aux cours de couture, de ménage ou encore d’arts de la table l’après-midi.

Sceptiques vis-à-vis des valeurs et de l’encadrement de cette école hors contrat, la préfecture et l’Éducation nationale ont donc multiplié les recours. En vain. Tour à tour, l’État a invoqué « l’ordre public » et la « protection des mineurs », ainsi que les absences répétées de la directrice, Thérèse Madi, qui n’est présente dans les locaux de la Maison d’éducation que 16 heures par semaine.
Des arguments insuffisants pour le Conseil d’État, qui ne s’est jamais penché sur le fond et a définitivement tranché en faveur de l’école en janvier. Certifiée « Économie sociale et solidaire », l’école est par ailleurs alimentée par des subventions étatiques indirectes par une déduction fiscale à hauteur de 66 % pour ses donateurs et donatrices…
Échaudé·es, une soixantaine de citoyen·nes regroupé·es en collectif ont donc lancé une pétition pour tenter de faire capoter la vente. « Ne cédons pas notre patrimoine historique à des antirépublicains », martèlent les militant·es, qui critiquent le fond autant que la forme. « Rien n’explique le fait que le maire veuille absolument vendre cette bâtisse, alors que deux autres pourraient être cédées à sa place. Il a fait ça tout seul, il n’y a pas eu de concertation avec les conseillers municipaux ni avec les Châtillonnais. Je ne comprends pas », réagit une citoyenne de la commune.
Au sein du collectif, ce sont les valeurs véhiculées par le projet éducatif réactionnaire de l’école qui choquent le plus. Une défiance partagée par plusieurs syndicats et organisations (SUD Éducation, CGT, FSU, Visa Ain et Action antifasciste de l’Ain) qui, dans un communiqué daté du 5 octobre, l’ont carrément qualifiée de possible lieu « d’embrigadement » et de formation « aux politiques fascistes ».
« Ça me rend malade, elles sont à 100 mètres de chez moi », souffle une des cofondatrices du collectif Non à la MEPMJ. Avec les membres les plus actifs, la militante a pris l’habitude de se rendre à toutes les cérémonies patriotiques vêtue de rouge, pour invisibiliser l’uniforme de ces jeunes filles – jupe longue, béret et lavallière. « On n’a rien contre ces jeunes filles, mais c’est symbolique. Elles ont participé à toutes les cérémonies, sauf celle du cessez-le-feu du 19 mars [1962, date honnie par l’extrême droite nostalgique de l’Algérie française – ndlr]. Moi je suis catholique, mais quand je vois tout ça, je perds la foi », poursuit-elle.
Contacté·es à maintes reprises, Thérèse et Jacques Madi n’ont pas répondu à nos questions. Le maire, Patrick Mathias, n’y a quant à lui répondu que partiellement et par mail, évoquant une simple relation « de propriétaire à locataire ». « Les questions relevant de procédures, de recours ou d’appréciations juridiques relèvent des autorités compétentes et, le cas échéant, de la justice », ajoute le maire. « Pour le reste, je ne souhaite pas entrer dans des commentaires, interprétations ou mises en cause personnelles qui dépassent le cadre de la gestion immobilière communale », écrit-il.
Pourtant, sur ses réseaux sociaux et dans les médias proches de la cathosphère, le couple déroule un discours déroutant. « Ce qu’elles préfèrent, ce sont les cours d’arts ménagers », a par exemple assuré Thérèse Madi dans le podcast « Femme à part » en octobre 2025. « Nous avons fait des exercices, et elles ont vu qu’elles ne savaient pas faire la poussière ! C’est ça, la liberté… Après, elles savent pourquoi elles font ça. Elles savent que ça entraîne un bien-être », relate la directrice au sujet de ses dix-sept élèves, qui déboursent chacune 350 euros par mois pour se voir assignées à un rôle de future mère et de maîtresse de maison. « Nos politiques essaient de nous déraciner de ce que nous sommes », avait-elle aussi regretté dans l’émission.
Dans sa revue de formation des jeunes filles L’Étincelle, la directrice appelle à se méfier des romans et de la presse « qui flatte la paresse intellectuelle ». Elle y partage aussi de nombreuses allégations sexistes au sujet du rôle de la femme, qu’elle compare à celui des anges. « Elles peuvent conduire le monde, mais en restant invisibles, comme eux », écrit-elle. Régulièrement, elle enferme la femme dans des stéréotypes caricaturaux, comme lorsqu’elle appelle ses lectrices à préserver « l’homme [qui] [les] regarde ». « La féminité, c’est permettre à l’homme de s’accomplir dans toute sa virilité. Plus la femme est douce, bonne, élégante et délicate, plus l’homme sera viril, courageux, fier et responsable. »
En février, la fondatrice de la MEMPJ a organisé toute une semaine sur le thème de l’élégance. À cette occasion, les filles ont par exemple appris à « harmoniser les couleurs des vêtements avec leur teint » et à dresser une table dans les règles de l’art. Cette formation genrée est censée englober l’ensemble de l’être humain – « son corps, sa tête, son âme, son esprit », résume Thérèse Madi –, dans le droit fil de la théorie de l’éducation intégrale, développée par le chef d’établissement catholique François-Xavier Clément (dans un ouvrage préfacé par le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin).
Soutenue par la Fondation pour l’école – un organisme qui finance de nombreux établissements hors contrat –, la MEPMJ s’est entourée d’une galaxie d’enseignant·es et d’intervenant·es issu·es de la sphère réactionnaire. Comme Agnès de France Durieux, qui est aussi la sœur de Pierre Durieux, ex-directeur de cabinet du cardinal Barbarin jusqu’en 2017, actuellement chargé des partenariats des Nuits du bien commun orchestrées par Stérin.
On y croise aussi le réalisateur Gregory Soodts, professeur de théâtre engagé contre le mariage pour toutes et tous. Ainsi que Blandine Laroche, devenue directrice académique de la MEPMJ en parallèle de ses activités d’éducation à la vie affective et sexuelle pour Cycloshow-XY, une association créée par la militante anti-IVG Élisabeth Raith-Paula, connue pour promouvoir la planification familiale naturelle, et cofinancée par Stérin…
Supprimer les inégalités […], un nivellement vers le bas.
Jacques Madi, cofondateur de la Maison d’éducation Pauline-Marie-Jaricot
Par le passé, les Madi ont par ailleurs participé à plusieurs événements organisés par le mouvement intégriste Civitas, dissous en 2023 pour ses discours racistes, antisémites et hostiles au système démocratique. En novembre 2022, lors d’une fête du mouvement, Thérèse Madi a présenté sa fameuse revue, tandis que son mari tenait un stand au nom de l’association SOS Calvaires, qui restaure les crucifix monumentaux en zone rurale avec le soutien… de Pierre-Édouard Stérin.
Autour d’eux, ce jour-là : des stands débordant d’ouvrages réactionnaires signés Charles Maurras – collaborateur et antisémite notoire – ou l’Action française, mais aussi plusieurs statuettes à l’effigie de Philippe Pétain, condamné pour haute trahison et intelligence avec l’ennemi nazi au lendemain de la Seconde Guerre mondiale…
Cette même année, à l’occasion de l’université d’été de Civitas, Jacques Madi a donné une conférence aux accents complotistes et racistes sur « Les motifs réels du Great Reset », en opposition à l’essai de Klaus Schwab, fondateur du Forum économique de Davos. Devant son auditoire, Jacques Madi qualifie la « suppression des inégalités raciales » et « l’inclusion » de « nivellement par le bas ». « Ce qu’ils veulent, c’est détruire ce qui reste encore de l’ordre naturel. En supprimant tout critère moral pour les hommes, on supprime toutes les inégalités », déplore-t-il.
Bizarrerie de l’histoire, la commune a connu un précédent aux similarités troublantes. En 1979, l’ex-conseiller municipal Max Barret avait tenté de vendre une autre bâtisse historique à monseigneur Lefebvre – dont il avait été le chauffeur personnel – pour lui permettre d’y installer un séminaire de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X. Mais cette figure du catholicisme traditionaliste avait fini par capituler face à la mobilisation générale. Une issue qui donne un peu d’espoir aux Châtillonnais·es en lutte.