Le texte, porté par l’ancien ministre de l’intérieur Bruno Retailleau, s’appuie sur un rapport controversé de 2025 relatif aux Frères musulmans ainsi que sur une étude de l’Ifop à propos des « musulmans de France », qui présente de nombreuses failles.
CommentComment justifier de légiférer à l’égard de ce qu’on ne voit pas ? Les sénateurs et sénatrices qui ont voté pour l’adoption de la proposition de loi sur « l’entrisme islamiste », dans la soirée du mardi 5 mai, ont apporté une réponse : en citant abondamment une poignée de documents controversés et en brandissant le champ lexical de l’urgence et du danger absolu.
« L’islamisme politique gangrène notre République, il s’infiltre, il noyaute, il s’installe dans nos associations, nos écoles, nos quartiers, avec la patience de ceux qui jouent sur le long terme », s’alarme Stéphane Le Rudulier, issu du parti Les Républicains (LR). « Après le terrorisme, après le séparatisme, nous sommes confrontés à une nouvelle manifestation de la menace islamiste, celle de l’entrisme, abonde sa consœur Valérie Boyer. Il n’agit pas toujours dans la violence, il avance lentement, méthodiquement. »
Bruno Retailleau, ancien ministre de l’intérieur redevenu sénateur LR à l’initiative de ce texte, y est allé de son ton le plus péremptoire : « La menace est là, elle est documentée, on n’a plus d’excuse ! » De quel document parle-t-on ? Pas de surprise ici, il s’agit toujours du même : le fameux rapport « Frères musulmans et islamisme politique en France », commandé par Gérald Darmanin lorsqu’il était ministre de l’intérieur et rendu public en mai 2025 après des mois de tergiversations.

Ce dossier, largement instrumentalisé avant même sa diffusion, serait « factuel » et ses conclusions « sans appel », assure le sénateur LR.
Qu’importe que ledit rapport, un patchwork péniblement ficelé de travaux préexistants, témoigne en réalité plutôt d’une mouvance en déclin en France. Ou qu’il y soit opéré une confusion entre salafisme et frérisme, rapprochement théorisé par l’islamologue controversée Florence Bergeaud-Blackler. Qu’importe, aussi, que le rapport conclue qu’« aucun document récent ne démontre la volonté de Musulmans de France [association liée aux Frères musulmans – ndlr] d’établir un État islamique en France ou y faire appliquer la charia ».
Ce rapport est « particulièrement crédible », enfonce la sénatrice centriste Nathalie Goulet, avant de brandir à son tour une autre donnée, très populaire ce jour-là dans les rangs de la droite sénatoriale : « Le constat est là : alors qu’en 2019, 25 % à 27 % des sondés voyaient la charia supérieure aux lois de la République, ce pourcentage est monté à 43 % en 2025, effet de l’islam politique, véhiculé par la mouvance des Frères musulmans. »
« C’est un fait documenté : une majorité jeune de 15 à 24 ans placent désormais les prescriptions religieuses au-dessus des lois de la République », complète Stéphane Le Rudulier. « Chez les jeunes de 15-24 ans, un tiers justifie le frérisme », assène à son tour Bruno Retailleau.
Source ? Les élu·es citent les mêmes rapports de l’entreprise de sondage Ifop, de novembre et décembre 2025, construits à partir d’un sondage aux multiples failles et commandé par Écran de veille, une revue confidentielle au financement opaque, qui consacre une partie de sa ligne éditoriale à « l’entrisme islamiste » des Frères musulmans.
Mediapart a révélé les approximations et raccourcis de ce sondage qui, s’il aborde une thématique nécessaire à étudier, tend à grossir le trait d’une situation complexe à analyser. Par exemple, les sondé·es n’ont pas répondu à la question « Placez-vous les prescriptions religieuses au-dessus des lois de la République ? », mais : « Sur un sujet important dans votre famille, comme l’abattage rituel, le mariage ou l’héritage, que feriez-vous, si vous deviez choisir entre le respect des lois françaises ou des règles de votre religion ? »
Les sociologues et spécialistes des sondages interrogés à l’époque par Mediapart au sujet de ce sondage regrettaient également que les notions utilisées par les sondeurs (« Frère musulman », « salafiste » ou même « les positions des islamistes ») n’aient jamais été définies. Cette méthode crée « des termes lâches », soit des expressions trop vagues pour qu’on puisse leur donner du sens, selon le sociologue Hugo Touzet.
Une autre expression « lâche » est d’ailleurs au cœur du débat aujourd’hui. L’entrisme est un « concept particulièrement difficile à définir, extrêmement complexe ; ce n’est pas ce qui est visible, ce n’est pas de la radicalisation violente », a reconnu Laurent Nuñez, actuel ministre de l’intérieur, venu mardi rendre des « avis de sagesse » au nom du gouvernement.
L’ex-préfet de police de Paris n’a pas échappé à quelques tacles des élu·es LR, qui lui reprochent de porter un projet de loi parallèle à la proposition de loi de Bruno Retailleau, au risque d’en repousser le calendrier. Le texte porté par Laurent Nuñez n’a en effet pas encore été dévoilé dans son entièreté, et pourrait se heurter à un embouteillage législatif au vu du nombre de dossiers qu’il reste à examiner jusqu’à la présidentielle de 2027.
Autre différence majeure entre les deux : le ministre de l’intérieur a choisi de soumettre le projet de loi au Conseil d’État pour en garantir la conformité juridique, tandis que Bruno Retailleau n’a pas souhaité s’encombrer de cette étape.
Le texte du sénateur LR, candidat à l’Élysée, se focalise sur la création de nouveaux motifs de dissolution administrative d’associations. Il crée aussi un nouveau délit qui punirait l’atteinte aux principes fondamentaux de la République, un terme flou réécrit en commission… mais qui reste tout aussi flou. Il englobe désormais des « démarches opérées de manière obligatoirement concertée pour conduire un organisme public ou privé ou un groupement de fait à prendre des décisions ou adopter des pratiques contraires aux règles légalement édictées, dans l’objectif établi de porter gravement atteinte à des principes de la République précisément identifiés par la Constitution ».
Trop, c’est trop. Trop de surenchère, trop d’amalgame, trop de lois d’affichage.
Ahmed Laouedj, sénateur du Parti radical de gauche
Bruno Retailleau souhaitait aussi y inclure l’interdiction du port du voile et du jeûne de ramadan pour les mineur·es, mais a dû les laisser de côté pour éviter tout risque de censure constitutionnelle. Cela n’a pas empêché Valérie Boyer (LR) de tenter de la réintroduire par le biais d’un amendement, que le Sénat a rejeté.
À gauche, on a pourtant bien en tête ces mesures passées à la trappe qui laissent peu de doute sur la catégorie de population ciblée. Et ce, malgré la dénégation de la rapporteuse de la commission des lois, Agnès Canayer, qui a osé assurer que « ce texte ne vise pas une religion, pas une catégorie, mais vise simplement ceux qui pratiquent l’entrisme ».
« Trop, c’est trop. Trop de surenchère, trop d’amalgame, trop de lois d’affichage », s’est agacé Ahmed Laouedj, sénateur du Parti radical de gauche, dénonçant « trop de textes qui prétendent sauver la République en la blessant un peu plus ».
Guillaume Gontard, président du groupe écologiste (LE), a quant à lui dénoncé « l’idéologie de racisme qui transparaît dans ce texte » : « Vous y érigez l’ensemble d’une communauté religieuse comme ennemie de la République, accusant les Français de confession musulmane de s’infiltrer sournoisement dans notre société pour la détruire. »
Ce texte « ne vise pas les Frères musulmans en particulier », enchaîne la sénatrice Mélanie Vogel (LE), il « vise les assos de quartier qui organisent des repas halals, les dirigeants qui prient, les musulmans qui osent pratiquer leur religion en France et qui n’ont, pour leur écrasante majorité, aucun projet d’instaurer un État islamique en France ». Et de pointer : « Mais quand une crèche catholique affiche un crucifix, qu’un maire inaugure une crèche de Noël sur la place publique, quand des établissements hors contrat chrétiens affichent des projets ouvertement antirépublicains, personne ici ne dépose de proposition de loi pour lutter contre “l’entrisme chrétien”. »
Adoptée à 208 voix pour et 124 contre, la proposition de loi sénatoriale arrive maintenant à l’Assemblée nationale, où son adoption risque d’être bien moins aisée si le gouvernement projette de privilégier son propre texte.